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29 novembre 2008

La communication animale

communication animale erik pigani.jpgPar curiosité, j'ai emprunté à la bibliothèque municipale La communication animale, de Erik Pigani. Un coup d'oeil sur la quatrième de couv m'apprend qu'il s'agit d'un livre consacré à la télépathie entre les animaux et les humains. Après tout, pourquoi pas ? L'emprunter et le lire ne me coûte rien. Très facile et rapide à lire, le bouquin fourmille de témoignages sur ladite télépathie, certains étant plus longuement développés et ayant parfois fait l'objets de recherches. Ainsi, N'Kisi, un perroquet, connaît non seulement plus de 900 mots et est capable de former de courtes phrases à propos, mais il serait capable de décrire des images dont on lui cache la vue (en étant dans une autre pièce). Une seconde étude a porté sur un chien. Dans un entretien - et dans son livre - Pigani explique : "Deux grandes expériences scientifiques strictes ont démontré de façon époustouflante l'existence de la télépathie animale. La première concerne un chien dénommé Jaytee. Il concerne un cas de télépathie entre un chien et sa maîtresse. Le chien détectait systématiquement le départ de sa maîtresse de son lieu de travail et se postait devant la porte jusqu'à son arrivée. De nombreuses hypothèses telles que l'habitude, le flair très développé… ont été écartées pour arriver à la conclusion que le chien, quelle que soit l'heure de départ de sa maîtresse ou encore le moyen de transport qu'elle prenait, se postait systématiquement à la porte d'entrée dès qu'elle décidait de quitter le bureau." Ces observations, et tous les témoignages cités dans le livre, sont quand même fascinants.
L'auteur, psychothérapeute et chef de rubrique à la revue Psychologie magazine, explique  avoir commencé à étudier la télépathie animale suite à une enquête lancée dans cette revue et relayée, entre autres, par l'émission 30 millions d'amis. Ce sont les centaines de réponses reçues qui l'ont poussé à consacrer un livre à ce sujet.
Le livre est intriguant, bien argumenté, même si bien sûr les incrédules pourront toujours rejeter en bloc l'ensemble. La télépathie reste confinée au paranormal, alors qu'il s'agit peut-être simplement d'une faculté mentale très "normale" mais non exploitée ou exploitée inconsciemment.
Des passages m'ont cependant laissée perplexe, lorsque l'auteur s'éloigne justement de ce point de vue rationnel, et part dans quelques dimensions mystiques. C'est dommage, parce que cela ramène une fois de plus la télépathie au niveau de la croyance et des choses bizarres.
Un chapitre aborde ainsi le chamanisme, ce qui est à priori intéressant. Après avoir dressé un très bref aperçu de la communication animale via le chamanisme, ou plutôt le néo-chamanisme, Pigani écrit avec justesse : "Le problème, c'est que si vous n'êtes pas habitué à ce genre de discours et si vous ne connaissez pas cette tradition pour faire la part des choses, vous allez prendre les animal communicators pour de joyeux illuminés ou de doux dingues adeptes d'une spiritualité délirante et débridée." Mais pourquoi ajoute-il : "Et peut-être allez-vous faire comme nombre de personnes que je connais : tourner les talons et ne plus y revenir. Ce serait dommage. Car derrière ce méli-mélo néo-chamanique et post-New Age qui surfe sur la vague écologique, il y a une véritable dimension spirituelle." (p. 133-134).
Et puis, pourquoi écrire, quelques lignes plus loin, que le jardinage peut être "une façon de vivre la spiritualité au quotidien, en toute simplicité" ? Peu importe que ce soit le cas pour certaines personnes ou non, c'est tout simplement hors sujet - rien, mais alors rien à voir avec la communication animale.
Et puis, à propos d'une étude filmée réalisée sur le fameux perroquet N'Kisi, il conclut : "Mais, dans son ensemble, le documentaire est stupéfiant. Cela a impressionné certains hommes de sience, dérangé d'autres. On peut comprendre pourquoi : trop de préjugés ont volé en éclats. Mais, finalement, a-t-on vraiment  besoin d'un aval des hommes de science frappé du sceau des statistiques pour reconnaître les évidences et accepter ce que la Nature nous offre de plus magique ?" (p. 108). Que vient faire Dieu dans cette histoire ? Car  même si l'auteur utilise le mot "Nature", c'est bien de Dieu qu'il s'agit, en tout cas d'une vision totalement divinisée de la nature - qui aurait, par exemple, la capacité de faire des offrandes, et qui au passage s'écrit avec une majuscule. Changez le mot "Nature" par "Dieu", et vous n'y verrez que du feu.
Un livre intéressant, à tendances mystiques cependant, et c'est dommage parce que ça nuit quelque peu à sa crédibilité et à son intérêt.
Mais la plus grosse lacune, me semble-t-il, c'est l'énorme spécisme latent de l'auteur. Voilà un homme intelligent convaincu que les animaux ont des émotions propres, des désirs, des craintes, brefs, qu'ils sont bien des individus sentients, et qui reste par exemple totalement limité aux animaux dits "de compagnie". Il est bien sûr évident que si les témoignages se limitent aux animaux de compagnie, c'est parce que ce sont eux que les gens côtoient essentiellement. Mais ce qui est dommage, c'est que Pigani ne pose la question de la communication avec les autres espèces animales que pour l'effleurer en deux lignes (peu, pour un livre de 212 p.), et uniquement pour mentionner que les moutons et les oies "semblent aussi capables d'attendre leur maître" (p. 100). Dans un entretien, il dit que "19 espèces d'animaux ont démontré posséder ce sixième sens [la télépathie]. Chez les animaux domestiques, on retrouve en tête les chiens puis les chats, mais aussi les cochons d'Inde, les chevaux, les oiseaux ou même les moutons. Cela s'est déjà vu chez des animaux sauvages, même si les constats sont naturellement moins nombreux (...) et on a trouvé un seul cas chez les poules." Pourquoi écrire "même les moutons" ? Est-ce parce que quasiment personne ne s'est jamais donné la peine d'essayer de communiquer avec les moutons, ou est-ce parce qu'il considère les moutons comme incapables de communication ? Mais dans la même interview, il continue en expliquant que : "Il est à priori possible de communiquer avec tous les êtres vivants de la planète, mais cela dépend des individus et pas des espèces". Etonnant qu'il en arrive à cette conclusion, alors que, par exemple, pas une fois il n'est fait mention de ces animaux dont les humains raffolent : les vaches. Pas un mot sur les vaches, les veaux, les chèvres, les canards, pourtant élevés par milliards... Et c'est une lacune énorme de ne pas mentionner ces animaux-là. Ou bien, en parler sans aborder pourquoi les humains les côtoient (à savoir, pour les manger) aurait été trop dérangeant, parce que ça nous aurait amené sur la glissante pente de la remise en question du spécisme ?
Comment, en effet, continuer à justifier de tuer pour manger des animaux pensant, communicant et sentient ?
Et il semble bien que l'auteur, dont rien ne laisse supposer le végétarisme, tienne plus à son biffteck qu'à la communication animale - mais peut-être me trompé-je, auquel cas je serais heureuse de l'apprendre.
Ces réflexions nous amènent à examiner le contenu de la communication entre les animaux et les humains. Il s'agit en fait presque exclusivement d'animaux familiers (chiens et chats), qui seraient capables de "deviner" (par télépathie donc) le retour de leur maître-sse, ou bien lorsqu'il leur arrive un accident, une maladie, etc. Il y a aussi l'exemple d'un petit chien qui devinerait les chiffres auxquels pense son maître, et celui de N'Kisi, qui parviendrait à décrire une image qu'il ne voit pas, mais que sa maîtresse regarde. Un témoignage sort de ces exemples. C'est celui d'une petite chatte qu'on pourrait qualifier de très angoissée, et qui a repris goût à la vie grâce à une communication télépathique positive avec sa maîtresse. Et cette dernière de décrire l'univers mental terrifiant dans lequel vivait sa chatte, univers dont la télépathie lui aurait permis l'accès. Et je me demande : quels sont les univers mentaux des animaux élevés pour leur viande ? Quelles images  mentales communiquerait un lapin élevé en batterie? un canard torturé par le gavage? une vache dont le veau lui a été enlevé? une truie forcée à l'immobilisation? un animal se trouvant à l'abattoir? A propos d'abattoir, le mot est quand même cité une fois dans le livre, lorsque l'auteur rapporte le témoignage d'une personne qui avait donné à un "ami" une jument qui attendait un poulain. Très proche de sa jument, cette personne avait été obligée de s'en séparer, mais avait fait jurer à son "ami" de faire appel à lui au cas où, à son tour, il éprouverait à son tour des difficultés à le garder. Or, un jour il fut pris d'angoisses terribles : quelques jours plus tard, il appris qu'à l'instant où il ressentait ces peurs mortelles, un abattoir abattait la jument et son poulain - vendus, trahis par "l'ami"...
Mais qui est assez proche des milliards d'animaux abattus pour partager leur douleur?
Ou même, simplement, penser à eux et refuser de manger leur corps - au lieu d'avoir l'eau à la bouche aux plaisirs à venir de croquer dans leur chair...

Erick Pigani, La communication animale, Paris, J.C. Lattès, 2007.