Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

26 mars 2010

Littérature spéciste - 1 : Robinson Crusoé

Robinson Crusoé, tout le monde connaît cette fiction, dont il existe tout un tas de variantes. La première version a été écrite par Daniel Defoe et publiée en 1719. Une version plus récente existe en BD, c'est celle de Christophe Gaultier, en 3 volumes et parue en 2007.
C'est l'histoire d'un type (Robinson Crusoé) qui se retrouve sur une île déserte après que le bateau qui le transportait eut sombré (soit d
it en passant, l'équipage reliait le Brésil à l'Afrique pour y chercher des esclaves). Un chien, rescapé comme lui, devient son meilleur pote, jusqu'à ce que des indigènes anthropophages débarquent d'îles voisines et que l'un - sauvé par Robinson et appelé Vendredi - devienne son domestique. Deux ou trois son aussi rescapés du bateau, mais ils se reproduisent avec les matous sauvages de l'île : "Quoi qu’il en soit, de ces trois chats il sortit une si grande postérité de chats, que je fus forcé de les tuer comme des vers ou des bêtes farouches." Pour se faire des potes, il apprivoise des oiseaux : "J’avais aussi quelques oiseaux de mer apprivoisés dont je ne sais pas les noms ; je les avais attrapés sur le rivage et leur avais coupé les ailes."
Au final, un autre bateau finit quand même par passer par là et le ramener à la Civilisation. Parfois, Vendredi s'installe avec Robinson en Occident, d'autres fois il est vendu comme esclave par les marins.
Comme le tout dure presque trente ans, le bonhomme a largement le temps de se construire une véritable mini forteresse autour de sa grotte, de cultiver du blé (les grains ont été récupérés de la carcasse du bateau échoué pas trop loin de l'île) et quelques autres légumes, et de décimer les animaux sauvages qui l'entourent grâce à une carabine provenant dudit bateau.
Defoe choisit de mettre des animaux méfiants sur l'île, pourtant comme les animaux n'avaient encore jamais eu vraiment le privilège de côtoyer un spécimen de l'espèce humaine (les anthropophages ne faisant que passer sur les plages pour griller quelque chair humaine), ça aurait dû être d'autant plus facile de faire des cartons. Mais farouches ou pas, Robinson de ne se prive jamais de les butter.

robinson-fusil.jpg

Ce sont surtout les chèvres qui firent les frais de sa soif de sang : Je sortais au moins une fois chaque jour avec mon fusil, soit pour me récréer, soit pour voir si je ne pourrais pas tuer quelque animal pour ma nourriture, soit enfin pour reconnaître autant qu’il me serait possible quelles étaient les productions de l’île. Dès ma première exploration je découvris qu’il y avait des chèvres, ce qui me causa une grande joie ; mais cette joie fut modérée par un désappointement : ces animaux étaient si méfiants, si fins, si rapides à la course, que c’était la chose du monde la plus difficile que de les approcher. Cette circonstance ne me découragea pourtant pas, car je ne doutais nullement que je n’en pusse blesser de temps à autre, ce qui ne tarda pas à se vérifier. (...) Du premier coup que je lâchai sur ces chèvres, je tuai une bique qui avait auprès d’elle un petit cabri qu’elle nourrissait. (...) Je tuai une chèvre, dont le chevreau me suivit jusque chez moi ; mais, dans la suite, comme il refusait de manger, je le tuai aussi. (...) Je tuai un chevreau et j’en estropiai un autre qu’alors je pus attraper et amener en laisse à la maison. Dès que je fus arrivé je liai avec des éclisses l’une de ses jambes qui était cassée. NOTA. J’en pris un tel soin, qu’il survécut, et que sa jambe redevint aussi forte que jamais ; et, comme je le soignai ainsi fort longtemps, il s’apprivoisa et paissait sur la pelouse, devant ma porte, sans chercher aucunement à s’enfuir. Ce fut la première fois que je conçus la pensée de nourrir des animaux privés, pour me fournir d’aliments quand toute ma poudre et tout mon plomb seraient consommés. (...) Mon unique ressource fut donc quand j’eus tué une chèvre d’en conserver la graisse. (...) Je tuai une chèvre, que je traînai jusque chez moi avec beaucoup de difficulté.
Il tue aussi les oiseaux : Je sortis avec mon fusil et je tuai deux oiseaux semblables à des canards, qui furent un excellent manger. (...) Je tuai un ou deux oiseaux de mer, assez semblables à des oies sauvages. (...) Il y avait aussi une foule d’oiseaux de différentes espèces dont quelques-unes m’étaient déjà connues, et pour la plupart fort bons à manger.
Des lièvres : Nous nous régalâmes du lièvre que nous avions tué. (...) Je trouvai dans les basses terres des animaux que je crus être des lièvres et des renards ; mais ils étaient très-différents de toutes les autres espèces que j’avais vues jusque alors. Bien que j’en eusse tué plusieurs, je ne satisfis point mon envie d’en manger.
Des tortues de mer : J’employai ce jour à faire cuire ma tortue : je trouvai dedans soixante oeufs, et sa chair me parut la plus agréable et la plus savoureuse que j’eusse goûtée de ma vie, n’ayant eu d’autre viande que celle de chèvre ou d’oiseau depuis que j’avais abordé à cet horrible séjour. (...)
Il boulotte et tue donc à loisirs : Je me hasardai dehors deux fois : la première fois je tuai un bouc, et la seconde fois, qui était le 26, je trouvai une grosse tortue, qui fut pour moi un grand régal. (...) Je ne manquais pas d’aliments, et de très-bons, surtout de trois sortes : des chèvres, des pigeons et des chélones ou tortues.(...) Je fis un excellent bouillon avec un morceau de chevreau. (...) Par exemple, si je tuais au loin une chèvre, je la suspendais à un arbre, je l’écorchais, je l’habillais, et je la coupais en morceau, que j’apportais au logis, dans une corbeille ; de même pour une tortue : je l’ouvrais, je prenais ses oeufs et une pièce ou deux de sa chair, ce qui était bien suffisant pour moi, je les emportais dans un panier, et j’abandonnais tout le reste. (...) Au bout d’un an et demi environ j’eus un troupeau de douze têtes : boucs, chèvres et chevreaux ; et deux ans après j’en eus quarante-trois, quoique j’en eusse pris et tué plusieurs pour ma nourriture. (...) Ce ne fut pas tout ; car alors j’eus à manger quand bon me semblait, non-seulement la viande de mes chèvres, mais leur lait, chose à laquelle je n’avais pas songé dans le commencement, et qui lorsqu’elle me vint à l’esprit me causa une joie vraiment inopinée. J’établis aussitôt ma laiterie, et quelquefois en une journée j’obtins jusqu’à deux gallons de lait. (...) J’ordonnai d’abord à VENDREDI de prendre dans mon troupeau particulier une bique ou un cabri d’un an pour le tuer. (...) J’appelai VENDREDI et lui dis d’aller au bord de la mer pour voir s’il ne trouverait pas quelque chélone ou tortue, chose que nous faisions habituellement une fois par semaine ; nous étions aussi friands des oeufs que de la chair de cet animal.
Sa seule limite est celle de ses munitions : J’en aurais pu tuer tout autant qu’il m’aurait plu, mais j’étais très-ménager de ma poudre et de mon plomb. Constatant la diminution de ses munitions et qu'il n'y avait pas moyen d'en acheter au magasin de chasse du coin, il décida donc de se lancer dans l'élevage. Son choix se porta évidemment sur les chèvres sauvages qui peuplaient l'île (du moins, la peuplait avant son arrivée). L'élevage ne l'empêche pas de continuer à butter les animaux sauvages, notamment pour épater Vendredi : Je lui désignai donc le perroquet, puis mon fusil, puis la terre au-dessous du perroquet, pour lui indiquer que je voulais l’abattre et lui donner à entendre que je voulais tirer sur cet oiseau et le tuer. En conséquence je fis feu ; je lui ordonnai de regarder, et sur-le-champ il vit tomber le perroquet.
C'est magique ! Vendredi en reste pantois, tandis que Robinson ricane dans sa barbe. Heureux de sa toute puissance, il ressent sans doute la même jouissance que celle des chasseurs qui sévissent encore de nos jours à travers le monde - pauvres crétins, auto satisfaits de tuer des animaux inoffensifs qui ont en plus un mal fou à survivre en hiver.

robinson-chien.jpgDans son adaptation BD, Christophe Gaultier s'attarde sur l'amitié de Robinson et de son chien. Quand celui-ci meurt de vieillesse, Robinson se sent encore plus seul et désespéré (c'est avant l'arrivée de Vendredi) ; et pourtant, il a déjà commencé son élevage de chèvres. Mais les chèvres c'est fait pour être mangées, voilà.
Daniel Defoe, de son côté, met parfois en parallèle la tuerie des animaux et celle des humains, pour souligner le bien-fondé de la première et l'illégitimité de la seconde (nous sommes bien d'accord ici: toutes deux sont parfaitement illégitimes):
Le plus affreux de touts les sorts, celui de tomber entre les mains des Sauvages, des cannibales, qui se seraient saisis de moi dans le même but que je le faisais d’une chèvre ou d’une tortue, et n’auraient pas plus pensé faire un crime en me tuant et en me dévorant, que moi en mangeant un pigeon ou un courlis. (...) Ils ne pensent pas plus que ce soit un crime de tuer un prisonnier de guerre que nous de tuer un boeuf, et de manger de la chair humaine que nous de manger du mouton.
On me dira que Robinson allait crever de faim sur son île s'il n'y mangeait pas les animaux. Je dirai que puisque cette histoire est une fiction*, Defoe n'était pas obligé de transformer Robinson en un fou sanguinaire.
Rien n'empêchait Defoe de lui procurer, outre des grains de blé, des haricots, des patates, des graines ou autres végétaux qu'il aurait pu cultiver à loisir et qui l'auraient maintenu en parfaite santé. Rien, mis à part bien sûr le spécisme de Defoe, qui correspondait simplement à  la moyenne de celui de la population**. L'île aurait pu regorger de manguiers, de papayers, de bananiers ou de cocôtiers - ce n'eut pas été plus invraisemblable que d'y placer des chèvres, des sortes de lièvres et des chats sauvages. Robinson aurait pu combler sa solitude en apprivoisant avec patience et douceur des animaux, au lieu de couper les ailes aux oiseaux pour les forcer à rester avec lui. On peut sans doute mieux faire pour se faire des amis. Quant aux indigènes, bien sûr, ce sont de féroces cannibales : la pire espèce des Sauvages, car ils sont cannibales ou mangeurs d’hommes, et ne manquent jamais de massacrer et de dévorer tout ceux qui tombent entre leurs mains.
Et puis, toutes ces scènes horribles : "de même pour une tortue : je l’ouvrais". Dis comme ça en passant ça n'a l'air de rien, mais c'est absolument atroce. Une des pires séquences que j'ai jamais vue à la télé, ça a été dans un documentaire sur des îles du Pacifique, où des hommes avaient versé sur le côté une grande tortue de mer vivante et l'ouvraient à la hache. Comme une noix de coco. Une boîte de conserve. La pauvre tortue remuait lentement la tête et les pattes dans le vide pendant qu'on la coupait vivante en deux à grands coups de hache. C'était tout simplement abominable. Des séquences comme ça vous retournent et vous transforment direct en végans (enfin, devraient).
Enfant, j'aimais beaucoup le livre Vendredi ou la vie sauvage, une adaptation de Michel Tournier. Je ne m'en souviens plus très bien, mais c'était quand même nettement moins sanglant - enfin, j'espère !
Parce que franchement, Robinson Crusoé, c'est carrément Robinson Cruauté.
Donc, tous et toutes à nos stylos : réécrivons une aventure vegane de Robinson, doux cultivateur, aimable solitaire entouré d'animaux sauvages ou délicatement apprivoisés, se liant d'une amitié sincère et équitable avec des indigènes curieux et pacifiques, découvrant  tous ensemble avec stupeur et plaisir qu'on peut vivre d'une alimentation végétalienne, sans massacrer et semer la terreur autour de soi. D'ailleurs, à son retour en Occident, Robinson fonda la première Vegan Society.

Dans le prochain épisode de Littérature spéciste, je vous parlerai de Marcel Pagnol, parce que La gloire de mon père, c'est pas triste non plus.

* Robinson Crusoé aurait été inspiré par l'histoire du marin écossais Alexandre Selkirk qui survécut quatre ans et demi sur une île déserte.
** L'esclavage ne choquait pas non plus à l'époque de Robinson, qui était, rappelons-le, parti du Brésil vers l'Afrique en vue de ramener des esclaves pour les plantations de canne à sucre : quant à la prospérité de ma plantation, (...) la première chose que je fis ce fut d’acheter un esclave nègre. (...) « Nous avons touts, comme vous, des plantations, ajoutèrent-ils, et nous n’avons rien tant besoin que d’esclaves ; mais comme nous ne pouvons pas entreprendre ce commerce, puisqu’on ne peut vendre publiquement les Nègres lorsqu’ils sont débarqués, nous ne désirons, faire qu’un seul voyage, pour en ramener secrètement et les répartir sur nos plantations. » En un mot, la question était que si je voulais aller à bord comme leur subrécargue, pour diriger la traite sur la côte de Guinée, j’aurais ma portion contingente de Nègres sans fournir ma quote-part d’argent. C’eût été une belle proposition, il faut en convenir, si elle avait été faite à quelqu’un qui n’eût pas eu à gouverner un établissement et une plantation à soi.
Et une fois sur l'île déserte et après avoir vu des indigènes : je me figurais même que si je m’emparais de deux ou trois Sauvages, j’étais capable de les gouverner de façon à m’en faire esclaves, à me les assujétir complètement.
Si les mentalités ont heureusement changé par rapport à l'esclavage humain, elles n'ont pas contre pas beaucoup bougé par rapport à celui des animaux non humains.

 

 

20:19 Publié dans animaux, Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : robinson crusoé

25 mars 2010

Les Doors, ambiance

Il y a des moments où c'est le creux de la vague, où le manque de temps conjugué au manque d'inspiration se conjugent pour laisser passer les semaines sans qu'une note n'apparaisse sur ce blog (si, si, il faut de l'inspiration pour écrire ici!). Hé bien, je me suis dit que je n'avais qu'à alors citer des passages de livres, ceux qui m'ont le plus touchés, ceux qui sont forts, ceux qui brassent ou donnent de l'énergie pour lutter, changer ou bouger ou mettent en colère. Cet extrait du livre "Un éternel Tréblinka" de Patterson fait tout ça à la fois et plus encore.
Il raconte comment l'artiste peintre anglaise engagée, Sue Coe, visita pendant six ans des abattoirs. Un livre et des peinture seront créés suite à ce temps passé dans ce monde caché de la mort. En six ans, elle a vraiment eu le temps de voir d'innonbrables atrocités, mais une scène a particulièrement marqué son esprit (et il y a de quoi), comme le raconte Patterson. Cette scène si bien décrite nous immerge dans l'ambiance très spéciale des abattoirs. Ce passage, je ne l'oublierai jamais.

"Alors qu'elle s'avance dans la salle d'abattage pour s'installer avec son carnet de croquis dans l'embrasure de la porte qui sépare les vaches attendant la mort du lieu où elles la trouveront, une sonnerie stridente se déclenche soudain et les ouvriers se dispersent por le déjeuner. "On me laisse donc seule avec six corps [de vaches] décapités et pissant le sang. Les murs sont éclaboussés, et il y a déjà des gouttes sur mon carnet. Je commence à m'habituer à ce que les mouches viennent se coller à moi comme aux cadavres."
Sue Coe sent alors quelque chose bouger à sa droit et s'approche de l'enclos pour mieux voir.
vache-1.jpgA l'intérieur, il y a une vache. Elle n'a pas été assommée ; elle a glissé dans le sang et elle est tombée. Les hommes sont allés déjeuner en la laissant là. Les minutes passent. De temps à autre elle se débat, heurtant de ses sabots les parois de l'enclos. Comme c'est une boîte métallique, les coups sont assourdissant avant que le silence revienne, puis d'autres chocs. Une fois elle lève suffisamment la tête pour regarder hors de la boîte, mais à la vue des cadavres suspendus, elle retombe. On entend le sang qui goutte et de la musique sort d'un haut-parleur. Ce sont les Doors, tout un album.
Sue Coe commence à dessiner, mais quand elle jette à nouveau un coup d'oeil dans la boîte, elle remarque que le poids de la vache a fait sortir du lait de ses pis. Tandis que le lait s'écoule doucement vers les drains, il se mêle au sang, et ils disparaissent ensemble à travers les grilles. Une des pattes blessées de la vache sort au bas de l'enclos métallique. "J'avais envie de pleurer pour cet animal, mais j'ai écarté toute empathie de mon esprit, comme le font les ouvriers." Plus tard, elle dit à Martha [directrice de l'abattoir] que les vaches lui semblent bien jeunes pour être abattues, même pas traites. Martha explique qu'à cette époque le prix du lait s'effrondre et que les fermiers ne peuvent pas se permettrent de garder leurs vaches. Ils les mettent donc sur le marché.
Quand les ouvriers reviennent de leur déjeuner, ils remettent leurs tabliers jaunes et retournent à leurs tâches. (...) Sue Coe voit entrer un homme qu'elle n'avait pas encore remarqué. Il donne trois ou quatre coups de pied violents à la vache blessée pour tenter de la faire se lever, mais elle ne peut pas. Danny se penche dans la boîte métallique et tente de l'assommer de son pistolet pneumatique, qui enfoncera une balle de douze centimètres dans son cerveau. Quand il pense avoir un bon angle de visée, il tire et "il y a un violent claquement, exactement comme celui d'un pistolet normal."
vache-2.jpgDanny appuie sur un bouton et la paroi métallique de l'enclos se soulève, découvrant la vache gisant là. Il s'en approche, attache une chaîne à l'une de ses pattes arrière et la soulève. Elle lutte, ses pattes s'agitent tandis qu'elle s'élève, la tête en bas. Sue Coe remarque que certaines vaches sont totalement assommées et d'autres pas du tout. "Elles se débattent comme des folles pendant que Danny leur tranche la gorge. Tout en exécutant son oeuvre, Danny parle à celles qui ne sont pas assommées : "Allez, ma fille, sois gentille!" Sue regarde le sang gicler "comme si tous les êtres vivants étaient des récipients mous qui n'attendaient que d'être percés." Danny s'approche de la porte et fait avancer la prochaine vache d'un coup de bâton électrique. Il y a beaucoup de résistance et de coups de sabots, car les vaches sont terrifiées. Tandis qu'il les force à entrer dans l'enclos où elles sont assommées, Danny répète d'une voix chantante : "Allez, ma fille!"."
photographies : L214

Oeuvres de Sue Coe

 

sue Coe 2.jpg

sue Coe.jpg

sue Coe 3.jpg

Sue Coe 4.jpg

sue coe 5.jpg

deadm2.jpg

01 mars 2010

Combats de coq ou la tauromachie du Nord

Combat_de_Coqs_en_Flandres.jpgJe sais pas pour vous, mais Luce Lapin, je l'ai toujours bien aimée. Enfin, ses écrits, parce que elle, je ne la connais pas ! Encore une fois, cette chroniqueuse défenseuses des bêtes à Charlie Hebdo ne faillit pas quand elle dénonce les combats de coqs, à travers un entretien avec Alice Rallier, jeune femme végane qui s'est plongée dans les abîmes des combats de coqs... du Nord de la France. Là, j'avoue, je débarque : je croyais que ça n'existait plus depuis belle lurette en France ! Au moins ça ! Mais pas du tout, et tout comme la corrida au sud, les combats d'animaux font donc rage au nord : le sang, la souffrance, ça fait baver d'exitation les Lillois et les Nîmois ! Pourtant, franchement, ces spectacles barbares d'un autre âge auraient dû être relégués aux oubliettes depuis des lustres ! La majorité des habitants du Nord se prononceraient d'ailleurs contre les combats de coqs. Ainsi, les mentalités de la majorité des habitants du 59 a positivement évolué, mais quelques milliers restraient bloqués dans l'imbécillité. Ceux-là, en quelque sorte les "crétins du Nord", affichent sans doute les mêmes affreuses grimaces que sur le tableau ci-contre de Cogghe (peintre flamand, XIXe). Sauf que les Belges, qui sont apparement autrement plus évolués que nous, ont déjà interdit les combats de coqs sur leur territoire... depuis 1929. Mais en France, sous couvert de sacro-sainte et débile tradition, on ferme les yeux sur les cruautés les plus flagrantes infligées aux animaux, et en public encore - genre tauromachie et autres combats de coqs... Pourtant, il paraît que les gens du Nord n'aiment pas trop qu'on leur fasse de la pub avec ça. Alors, allons-y franco, n'hésitons pas une seconde et clamons-le tant qu'on peut avec Luce Lapin et Alice Rallier :

«Un combat de coqs, c’est laid, sale, vulgaire… et misérable»

En Belgique, les combats de coqs sont interdits depuis 1929, et les organisateurs de combats illégaux très sévèrement sanctionnés. En France aussi les mauvais traitements aux animaux sont punis par la loi — article 521-1 du Code pénal. Leurs tortionnaires risquent une amende de 30 000 euros et deux ans d’emprisonnement. Elle est très bien, cette loi. Sauf qu’il suffit d’un alinéa, aujourd’hui le 7 (anciennement 3, puis 5), à cet article pour autoriser sévices graves et actes de cruauté sous couvert de «tradition locale»: la corrida dans le Sud, les combats de coqs dans le Nord. Alice Rallier, militante dans la protection animale, a enquêté dans le «milieu» des coqueleurs — ceux qui pratiquent les combats de coqs.

Comment se déroule un combat de coqs?
Deux coqs sont placés sur une sorte de petit ring surélevé et entouré d’un grillage d’environ 70 cm, surmonté d’une grosse ampoule qui s’allume et s’éteint pour annoncer le début et la fin d’un comb
at.
Les coqs commencent par se regarder, mais, les secondes passant, stressés et excités par l’environn
ement dans lequel ils se trouvent, ils finissent par se poursuivre, puis par s’en prendre l’un à l’autre. Comme ils sont drogués et équipés pour blesser profondément leur adversaire, ces animaux déjà impressionnants au départ se livrent à une lutte d’une grande violence, en se frappant à coups de bec, et surtout de pattes. Au bout de 6 minutes, fin du temps réglementaire, l’un des deux coqs est mort ou agonisant. Si aucun des coqs n’est mort au bout de ce temps, soit ils sont représentés l’un à l’autre après un temps de repos, soit le match est considéré comme nul et on passe à la paire suivante. Le coq perdant est amené « à l’égouttoir », sorte d’entonnoir métallique fixé à un mur au-dessus d’un seau, le plus souvent à l’abri des regards (mais pas toujours), et égorgé. Il peut ensuite être vendu quelques euros et mangé. Sur le ring, deux autres coqs sont à leur tour mis l’un en face de l’autre, et les combats s’enchaînent ainsi sur plusieurs heures.

Quelle durée peuvent atteindre ces combats?
Un des records aurait eu lieu à Bouvignies en 1998: plus de 120 paires de coqs (soit 240 animaux!) se seraient affrontées, sur 28 heures de combat d’affilée. En moyenne, «on bat» (c’est l’expression qu’emploient les coqueleurs) une dizaine de coqs à l’heure. Les coqueleurs belges, qui ne peuvent pas pratiquer légalement en Belgique, où les combats de coqs ont été interdits, n’hésitent pas à se déplacer dans les gallodromes (lieux où les combats de coqs ont lieu) français avec plusieurs dizaines de coqs. Le massacre est estimé entre 10000 et 50000 animaux par an.

Quels coqs utilise-t-on?
Ce ne sont pas les coqs de basse-cour qu’on a l’habitude de voir. Ils appartiennent à une race spéciale, le «combattant du Nord», que l’on n’a de cesse de «perfectionner» pour qu’elle donne les individus le plus agressifs possibles. Ces animaux, qui pèsent plusieurs kilos, sont très impressionnants. Comme tous les coqs, et beaucoup d’animaux mâles en général, ils supportent mal la rivalité avec les autres coqs. Dans la psychologie du coq, il y a en effet le désir de régner sur toutes les poules, et la présence d’un autre coq est perçue comme une agression. Cela dit, même s’il y a une base naturelle à l’agressivité qu’un coq peut éprouver envers l’un de ses congénères du même sexe, tout est fait pour exacerber cette agressivité au maximum, par les procédés les plus vils.

Où sont-ils élevés, et dans quelles conditions?
Il existerait environ 4 000 élevages de coqs dits «de combat» dans la région Nord-Pas-de-Calais, de confort et de propreté très variables. Certains, très «beaux» et bien tenus, sont dans des petites maisons individuelles grillagées, à l’abri du vent et de la pluie. Mais beaucoup d’autres sont enfermés dans des cages d’une crasse insoutenable, ou confinés dans des tonneaux posés à même le sol, bouchés par une planche de bois, dans le noir. Dans tous les cas, les conditions ne sont pas des conditions de vie naturelles pour un coq, animal qui est fait pour avoir des congénères autour de lui, passer du temps à chercher sa nourriture dans les herbes, se percher pour chanter le matin, etc. Dans son box ou sa cage, le coq n’a rien d’autre à faire que manger, boire et tourner en rond. Cela ne favorise pas sa sociabilité envers ses congénères. Certaines municipalités accordent des passe-droits à certains éleveurs et les autorisent à avoir des élevages de coqs en plein centre-ville, chose normalement interdite en raison des nuisances causées par ces animaux, qui ont un cri très puissant, sans parler du risque que l’évasion de l’un d’entre eux ferait éventuellement courir aux autres animaux (chiens, chats). Les coqs subissent des mutilations, notamment de la crête, pour les préparer au combat.

Décrivez-nous les différentes phases de préparation d’un combat.
Le jour du combat, le coq est placé dans un panier en osier ou en bois (avec des trous pour respirer), opaque, car, selon les coqueleurs, si le coq voyait un autre coq à travers son panier, de fureur, il ferait une crise cardiaque. En réalité, il s’agit de maintenir le coq éloigné de ses congénères le plus longtemps possible, afin que le choc psychologique soit le plus grand possible lors de la confrontation sur le ring. Arrivé au gallodrome, le coqueleur sort le coq du panier, et, à l’aide d’un «armeur», prépare le coq au combat: il lui fixe une longue pique (dont la longueur légale maximale est de 52 mm, soit plus de 5 cm) sur chaque ergot, ceci afin de blesser plus profondément l’adversaire. Il lui fait ensuite avaler quelques gouttes d’un liquide destiné à le rendre encore plus «combatif» (car la honte du coqueleur, c’est d’avoir un coq qui fuit le combat), un mélange d’alcool à 90° et d’un produit connu sous le nom de «Démézan» (un nom «bidon», selon ma source), que l’on se procure à la pharmacie locale. Le combat a lieu comme décrit plus haut. Le coq, qui se retrouve brusquement en pleine lumière, dans un espace réduit, un environnement stressant et en présence d’un autre coq inconnu, a une réaction de stupeur puis d’agressivité envers ce congénère et l’attaque au bout de quelques secondes ou minutes. Si le coq perdant n’est pas tué, il mettra deux à trois semaines à se remettre de ses blessures, avant de repartir au combat. Certains se vantent d’avoir des coqs vainqueurs de près de trente combats. Mais le plus souvent, le coq, qui finit toujours par tomber sur plus fort que lui, ne survit qu’à quatre ou cinq combats.

combat-de-coqs-puce.gif

Où se trouvent les gallodromes, et quel public assiste à ces combats?
Les gallodromes se situent soit dans des arrière-cours de cafés, soit dans des salles municipales classiques. Les combats se déroulent sous le regard passionné des coqueleurs, qui parient sur tel ou tel coq (des billets circulent de main en main) ou se contentent de regarder le spectacle. Le public est à dominante masculine et d’âge mûr, mais il y a aussi des femmes, des jeunes couples et des enfants. L’alcool est très présent. Il y aurait plus de 80000 amateurs dans la région, dont 5000 inconditionnels. Ces passionnés sont regroupés dans une Fédération, la Fédération des coqueleurs du Nord de la France.

Y a-t-il, comme pour la corrida, des affiches annonçant les dates de combats et les lieux où ils se déroulent?
Ces coqueleurs, qui se surnomment eux-mêmes «sociétés discrètes», forment un milieu fermé: on peut vivre des dizaines d’années dans le Nord-Pas-de-Calais en ignorant qu’il se tient des combats de coqs à dix minutes de chez soi. La passion se transmettant par filiation (principalement de père en fils, les femmes étant en général moins intéressées), on a peu de chances d’entrer un jour dans le milieu des combats de coqs si on n’est pas soi-même fils ou fille de coqueleur, car les combats de coqs, pour lesquels il est interdit de faire la publicité, n’attirent pratiquement aucun public venu de l’extérieur. C’est un milieu assez simple et peu cultivé (le combat de coqs est à la base une tradition d’origine ouvrière). Selon un coqueleur ayant pris ses distances avec le milieu mais ayant exercé d’importantes responsabilités au sein de la Fédération, «85 % des gens de ce milieu sont des imbéciles».

Les arguments des coqueleurs justifiant ces combats semblent les mêmes que ceux utilisés par les aficionados pour légitimer les corridas…
«C’est grâce aux éleveurs que les coqs vivent encore.» Mais les passionnés de la race pourraient très bien préserver quelques individus sans se sentir obligés de conduire à terme la totalité de leur cheptel à l’égouttoir. «Ils sont élevés en parcours libre jusqu’à 6 mois.» Le concept de « parcours libre » est à géométrie variable selon les éleveurs, cela a été constaté. Mais même dans le cas où cela serait vrai, cela n’excuse en rien le sort réservé au coq au-delà de ses six mois d’existence. «Si on ne les faisait pas combattre, ils se battraient tout seuls ou attraperaient un coup de sang et ne dépasseraient pas 2 ans.» Pour juger de ceci, il faudrait encore que les animaux observés soient élevés normalement, dans un environnement conforme à leurs besoins, notamment sociaux. Accuser un animal d’agressivité alors que l’on fait tout pour lui développer cette caractéristique n’est pas honnête. «C’est notre patrimoine.» C’est faux, les combats de coqs ont été amenés par les immigrés flamands. Les Lillois de vieille souche ne les aimaient pas.

Que dit la loi?
Après plusieurs interdictions (loi Gramont du 2 juillet 1830, arrêté préfectoral du 11 février 1852), les combats de coqs ont été de nouveau autorisés par de Gaulle, le 8 juillet 1964, qui a déclaré: «Puisque l’on mange les coqs, il faut bien qu’ils meurent.» Le 8 décembre 1993, un arrêt de la cour d’appel de Douai a proclamé les combats de coqs tradition locale ininterrompue.

Comment peut-on s’opposer à cette «tradition»?
Actuellement, aucune opposition autre que de principe n’existe contre les combats de coqs. Aucune campagne n’est menée. Deux «obstacles» principaux (en réalité, de très bons points) à la lutte contre les combats de coqs. Tout d’abord, une impopularité quasi totale. Rares sont les Nordistes qui approuvent les combats de coqs, parce que, d’une part, beaucoup en ignorent l’existence, et parce que cette pratique a une image lamentable d’autre part. Le combat de coqs n’ayant pas le côté «chic» que certains trouvent à la corrida, aucune célébrité ne vient non plus assister à un combat de coqs pour améliorer son image et se faire photographier par la presse people. Un combat de coqs, c’est laid, sale, vulgaire, et globalement misérable à tous les niveaux. Aucune musique, fanfare ou tralala d’aucune sorte ne vient tenter de «remonter» esthétiquement le tout: un combat de coqs, c’est la violence et la mort avec des plumes et de la poussière qui volent autour, et pas grand-chose d’autre. Il faut vraiment beaucoup d’imagination (ou d’alcool) pour trouver de la beauté là-dedans. Par ailleurs, le combat de coqs n’étant réservé qu’aux gens du milieu (les billetteries pour les combats de coqs n’existent pas, aucune information publique sur ces événements ne circule, ni dans les calendriers culturels de la région, ni dans les médias locaux, ou alors exceptionnellement, demandez à assister à un combat de coqs à l’office du tourisme et on va vous regarder avec des yeux ronds), il n’y a pas comme dans le cas de la corrida un public de touristes, de curieux ou d’ignorants à convertir, d’autant que la publicité est interdite. Mais les passionnés, eux, sont irrécupérables.

Un espoir, malgré tout?
Une solution pour accélérer le déclin des coqueleurs serait peut-être de faire interdire l’accès aux combats de coqs aux enfants. La passion se transmettant par filiation, cela handicaperait beaucoup le renouvellement des rangs des coqueleurs. L’argument à avancer est évident : un combat de coqs est un spectacle d’une violence terrible, susceptible de traumatiser durablement les enfants.

Propos recueillis par Luce Lapin
20 février 2010