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26 mars 2010

Littérature spéciste - 1 : Robinson Crusoé

Robinson Crusoé, tout le monde connaît cette fiction, dont il existe tout un tas de variantes. La première version a été écrite par Daniel Defoe et publiée en 1719. Une version plus récente existe en BD, c'est celle de Christophe Gaultier, en 3 volumes et parue en 2007.
C'est l'histoire d'un type (Robinson Crusoé) qui se retrouve sur une île déserte après que le bateau qui le transportait eut sombré (soit d
it en passant, l'équipage reliait le Brésil à l'Afrique pour y chercher des esclaves). Un chien, rescapé comme lui, devient son meilleur pote, jusqu'à ce que des indigènes anthropophages débarquent d'îles voisines et que l'un - sauvé par Robinson et appelé Vendredi - devienne son domestique. Deux ou trois son aussi rescapés du bateau, mais ils se reproduisent avec les matous sauvages de l'île : "Quoi qu’il en soit, de ces trois chats il sortit une si grande postérité de chats, que je fus forcé de les tuer comme des vers ou des bêtes farouches." Pour se faire des potes, il apprivoise des oiseaux : "J’avais aussi quelques oiseaux de mer apprivoisés dont je ne sais pas les noms ; je les avais attrapés sur le rivage et leur avais coupé les ailes."
Au final, un autre bateau finit quand même par passer par là et le ramener à la Civilisation. Parfois, Vendredi s'installe avec Robinson en Occident, d'autres fois il est vendu comme esclave par les marins.
Comme le tout dure presque trente ans, le bonhomme a largement le temps de se construire une véritable mini forteresse autour de sa grotte, de cultiver du blé (les grains ont été récupérés de la carcasse du bateau échoué pas trop loin de l'île) et quelques autres légumes, et de décimer les animaux sauvages qui l'entourent grâce à une carabine provenant dudit bateau.
Defoe choisit de mettre des animaux méfiants sur l'île, pourtant comme les animaux n'avaient encore jamais eu vraiment le privilège de côtoyer un spécimen de l'espèce humaine (les anthropophages ne faisant que passer sur les plages pour griller quelque chair humaine), ça aurait dû être d'autant plus facile de faire des cartons. Mais farouches ou pas, Robinson de ne se prive jamais de les butter.

robinson-fusil.jpg

Ce sont surtout les chèvres qui firent les frais de sa soif de sang : Je sortais au moins une fois chaque jour avec mon fusil, soit pour me récréer, soit pour voir si je ne pourrais pas tuer quelque animal pour ma nourriture, soit enfin pour reconnaître autant qu’il me serait possible quelles étaient les productions de l’île. Dès ma première exploration je découvris qu’il y avait des chèvres, ce qui me causa une grande joie ; mais cette joie fut modérée par un désappointement : ces animaux étaient si méfiants, si fins, si rapides à la course, que c’était la chose du monde la plus difficile que de les approcher. Cette circonstance ne me découragea pourtant pas, car je ne doutais nullement que je n’en pusse blesser de temps à autre, ce qui ne tarda pas à se vérifier. (...) Du premier coup que je lâchai sur ces chèvres, je tuai une bique qui avait auprès d’elle un petit cabri qu’elle nourrissait. (...) Je tuai une chèvre, dont le chevreau me suivit jusque chez moi ; mais, dans la suite, comme il refusait de manger, je le tuai aussi. (...) Je tuai un chevreau et j’en estropiai un autre qu’alors je pus attraper et amener en laisse à la maison. Dès que je fus arrivé je liai avec des éclisses l’une de ses jambes qui était cassée. NOTA. J’en pris un tel soin, qu’il survécut, et que sa jambe redevint aussi forte que jamais ; et, comme je le soignai ainsi fort longtemps, il s’apprivoisa et paissait sur la pelouse, devant ma porte, sans chercher aucunement à s’enfuir. Ce fut la première fois que je conçus la pensée de nourrir des animaux privés, pour me fournir d’aliments quand toute ma poudre et tout mon plomb seraient consommés. (...) Mon unique ressource fut donc quand j’eus tué une chèvre d’en conserver la graisse. (...) Je tuai une chèvre, que je traînai jusque chez moi avec beaucoup de difficulté.
Il tue aussi les oiseaux : Je sortis avec mon fusil et je tuai deux oiseaux semblables à des canards, qui furent un excellent manger. (...) Je tuai un ou deux oiseaux de mer, assez semblables à des oies sauvages. (...) Il y avait aussi une foule d’oiseaux de différentes espèces dont quelques-unes m’étaient déjà connues, et pour la plupart fort bons à manger.
Des lièvres : Nous nous régalâmes du lièvre que nous avions tué. (...) Je trouvai dans les basses terres des animaux que je crus être des lièvres et des renards ; mais ils étaient très-différents de toutes les autres espèces que j’avais vues jusque alors. Bien que j’en eusse tué plusieurs, je ne satisfis point mon envie d’en manger.
Des tortues de mer : J’employai ce jour à faire cuire ma tortue : je trouvai dedans soixante oeufs, et sa chair me parut la plus agréable et la plus savoureuse que j’eusse goûtée de ma vie, n’ayant eu d’autre viande que celle de chèvre ou d’oiseau depuis que j’avais abordé à cet horrible séjour. (...)
Il boulotte et tue donc à loisirs : Je me hasardai dehors deux fois : la première fois je tuai un bouc, et la seconde fois, qui était le 26, je trouvai une grosse tortue, qui fut pour moi un grand régal. (...) Je ne manquais pas d’aliments, et de très-bons, surtout de trois sortes : des chèvres, des pigeons et des chélones ou tortues.(...) Je fis un excellent bouillon avec un morceau de chevreau. (...) Par exemple, si je tuais au loin une chèvre, je la suspendais à un arbre, je l’écorchais, je l’habillais, et je la coupais en morceau, que j’apportais au logis, dans une corbeille ; de même pour une tortue : je l’ouvrais, je prenais ses oeufs et une pièce ou deux de sa chair, ce qui était bien suffisant pour moi, je les emportais dans un panier, et j’abandonnais tout le reste. (...) Au bout d’un an et demi environ j’eus un troupeau de douze têtes : boucs, chèvres et chevreaux ; et deux ans après j’en eus quarante-trois, quoique j’en eusse pris et tué plusieurs pour ma nourriture. (...) Ce ne fut pas tout ; car alors j’eus à manger quand bon me semblait, non-seulement la viande de mes chèvres, mais leur lait, chose à laquelle je n’avais pas songé dans le commencement, et qui lorsqu’elle me vint à l’esprit me causa une joie vraiment inopinée. J’établis aussitôt ma laiterie, et quelquefois en une journée j’obtins jusqu’à deux gallons de lait. (...) J’ordonnai d’abord à VENDREDI de prendre dans mon troupeau particulier une bique ou un cabri d’un an pour le tuer. (...) J’appelai VENDREDI et lui dis d’aller au bord de la mer pour voir s’il ne trouverait pas quelque chélone ou tortue, chose que nous faisions habituellement une fois par semaine ; nous étions aussi friands des oeufs que de la chair de cet animal.
Sa seule limite est celle de ses munitions : J’en aurais pu tuer tout autant qu’il m’aurait plu, mais j’étais très-ménager de ma poudre et de mon plomb. Constatant la diminution de ses munitions et qu'il n'y avait pas moyen d'en acheter au magasin de chasse du coin, il décida donc de se lancer dans l'élevage. Son choix se porta évidemment sur les chèvres sauvages qui peuplaient l'île (du moins, la peuplait avant son arrivée). L'élevage ne l'empêche pas de continuer à butter les animaux sauvages, notamment pour épater Vendredi : Je lui désignai donc le perroquet, puis mon fusil, puis la terre au-dessous du perroquet, pour lui indiquer que je voulais l’abattre et lui donner à entendre que je voulais tirer sur cet oiseau et le tuer. En conséquence je fis feu ; je lui ordonnai de regarder, et sur-le-champ il vit tomber le perroquet.
C'est magique ! Vendredi en reste pantois, tandis que Robinson ricane dans sa barbe. Heureux de sa toute puissance, il ressent sans doute la même jouissance que celle des chasseurs qui sévissent encore de nos jours à travers le monde - pauvres crétins, auto satisfaits de tuer des animaux inoffensifs qui ont en plus un mal fou à survivre en hiver.

robinson-chien.jpgDans son adaptation BD, Christophe Gaultier s'attarde sur l'amitié de Robinson et de son chien. Quand celui-ci meurt de vieillesse, Robinson se sent encore plus seul et désespéré (c'est avant l'arrivée de Vendredi) ; et pourtant, il a déjà commencé son élevage de chèvres. Mais les chèvres c'est fait pour être mangées, voilà.
Daniel Defoe, de son côté, met parfois en parallèle la tuerie des animaux et celle des humains, pour souligner le bien-fondé de la première et l'illégitimité de la seconde (nous sommes bien d'accord ici: toutes deux sont parfaitement illégitimes):
Le plus affreux de touts les sorts, celui de tomber entre les mains des Sauvages, des cannibales, qui se seraient saisis de moi dans le même but que je le faisais d’une chèvre ou d’une tortue, et n’auraient pas plus pensé faire un crime en me tuant et en me dévorant, que moi en mangeant un pigeon ou un courlis. (...) Ils ne pensent pas plus que ce soit un crime de tuer un prisonnier de guerre que nous de tuer un boeuf, et de manger de la chair humaine que nous de manger du mouton.
On me dira que Robinson allait crever de faim sur son île s'il n'y mangeait pas les animaux. Je dirai que puisque cette histoire est une fiction*, Defoe n'était pas obligé de transformer Robinson en un fou sanguinaire.
Rien n'empêchait Defoe de lui procurer, outre des grains de blé, des haricots, des patates, des graines ou autres végétaux qu'il aurait pu cultiver à loisir et qui l'auraient maintenu en parfaite santé. Rien, mis à part bien sûr le spécisme de Defoe, qui correspondait simplement à  la moyenne de celui de la population**. L'île aurait pu regorger de manguiers, de papayers, de bananiers ou de cocôtiers - ce n'eut pas été plus invraisemblable que d'y placer des chèvres, des sortes de lièvres et des chats sauvages. Robinson aurait pu combler sa solitude en apprivoisant avec patience et douceur des animaux, au lieu de couper les ailes aux oiseaux pour les forcer à rester avec lui. On peut sans doute mieux faire pour se faire des amis. Quant aux indigènes, bien sûr, ce sont de féroces cannibales : la pire espèce des Sauvages, car ils sont cannibales ou mangeurs d’hommes, et ne manquent jamais de massacrer et de dévorer tout ceux qui tombent entre leurs mains.
Et puis, toutes ces scènes horribles : "de même pour une tortue : je l’ouvrais". Dis comme ça en passant ça n'a l'air de rien, mais c'est absolument atroce. Une des pires séquences que j'ai jamais vue à la télé, ça a été dans un documentaire sur des îles du Pacifique, où des hommes avaient versé sur le côté une grande tortue de mer vivante et l'ouvraient à la hache. Comme une noix de coco. Une boîte de conserve. La pauvre tortue remuait lentement la tête et les pattes dans le vide pendant qu'on la coupait vivante en deux à grands coups de hache. C'était tout simplement abominable. Des séquences comme ça vous retournent et vous transforment direct en végans (enfin, devraient).
Enfant, j'aimais beaucoup le livre Vendredi ou la vie sauvage, une adaptation de Michel Tournier. Je ne m'en souviens plus très bien, mais c'était quand même nettement moins sanglant - enfin, j'espère !
Parce que franchement, Robinson Crusoé, c'est carrément Robinson Cruauté.
Donc, tous et toutes à nos stylos : réécrivons une aventure vegane de Robinson, doux cultivateur, aimable solitaire entouré d'animaux sauvages ou délicatement apprivoisés, se liant d'une amitié sincère et équitable avec des indigènes curieux et pacifiques, découvrant  tous ensemble avec stupeur et plaisir qu'on peut vivre d'une alimentation végétalienne, sans massacrer et semer la terreur autour de soi. D'ailleurs, à son retour en Occident, Robinson fonda la première Vegan Society.

Dans le prochain épisode de Littérature spéciste, je vous parlerai de Marcel Pagnol, parce que La gloire de mon père, c'est pas triste non plus.

* Robinson Crusoé aurait été inspiré par l'histoire du marin écossais Alexandre Selkirk qui survécut quatre ans et demi sur une île déserte.
** L'esclavage ne choquait pas non plus à l'époque de Robinson, qui était, rappelons-le, parti du Brésil vers l'Afrique en vue de ramener des esclaves pour les plantations de canne à sucre : quant à la prospérité de ma plantation, (...) la première chose que je fis ce fut d’acheter un esclave nègre. (...) « Nous avons touts, comme vous, des plantations, ajoutèrent-ils, et nous n’avons rien tant besoin que d’esclaves ; mais comme nous ne pouvons pas entreprendre ce commerce, puisqu’on ne peut vendre publiquement les Nègres lorsqu’ils sont débarqués, nous ne désirons, faire qu’un seul voyage, pour en ramener secrètement et les répartir sur nos plantations. » En un mot, la question était que si je voulais aller à bord comme leur subrécargue, pour diriger la traite sur la côte de Guinée, j’aurais ma portion contingente de Nègres sans fournir ma quote-part d’argent. C’eût été une belle proposition, il faut en convenir, si elle avait été faite à quelqu’un qui n’eût pas eu à gouverner un établissement et une plantation à soi.
Et une fois sur l'île déserte et après avoir vu des indigènes : je me figurais même que si je m’emparais de deux ou trois Sauvages, j’étais capable de les gouverner de façon à m’en faire esclaves, à me les assujétir complètement.
Si les mentalités ont heureusement changé par rapport à l'esclavage humain, elles n'ont pas contre pas beaucoup bougé par rapport à celui des animaux non humains.

 

 

20:19 Publié dans animaux, Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : robinson crusoé

21 novembre 2009

Mystère et boule de gomme

Quand j'étais au Portugal, cet été, je passais presque tous les jours devant une sorte de pâtisserie-traiteur. Cette boutique disposait d'une petite terrasse, où les gens pouvaient boire un café en mangeant quelque viennoiserie, et il y avait aussi un écran télé (plat et HD) où le même film passait en boucle, du matin jusqu'au soir, jour après jour.

Ça commençait par l'histoire de jolis petits cochons noirs (les cochons portugais sont traditionnellement noirs) qui vivaient en pleins champs. On les voyait donc s'ébattre sous des étendues boisées de beaux chênes, dans la brume matinale, de belles images paisibles. Une carte nous montrait où vivaient ces cochons heureux.
Et puis ça enchaînait avec des carcasses de cochons suspendues par les pattes arrières, toutes propres, roses et déjà vidées. Comme ça, paf, d'un coup on passait du cochon trottinant dans son pré au même cochon mort, sans entrailles, prêt à être découpé en morceaux. Total mystère entre les deux prises de vues.
Comment une telle transformation était-elle possible? Confusément, les gens un peu avertis devaient bien percevoir qu'il manquait quelque chose, là, on passe pas comme ça d'un animal vivant à un cadavre écorché. Ce quelque chose, réfléchissons, l'abattoir peut-être? abattoir cochon.jpg

Rendue totalement invisible, cette séquence manquante entre deux prises de vues tranquillement posées (l'une sur du vivant, la seconde sur du mort), était sans doute elle aussi tranquille. Les cris, la peur, le sang, ça fait désordre: tout ce cauchemar est tellement plus simple à esquiver, et inconsciemment on mettra à la place du savoir-faire, de la propreté, éventuellement quelque bruissement discret. Mais la plupart des gens ne mettaient sans doute simplement rien du tout - on ne va pas commencer à réfléchir sur la mise à mort des bêtes.
Le film continuait alors par le savant dépeçage d'une cuisse de cochon, geste après geste un homme expert maniant un grand couteau bien tranchant ôtait le gras jusqu'aux muscles. Ensuite, les cuisses roses étaient soigneusement empilées dans un énorme hangar plein de gigantesques tas de cuisses, que des costauds recouvraient largement de gros sel, à la pelle - geste encore souligné par un beau ralenti. Du sel plein les cadavres. Un hangar plein de bouts de cadavres. Indifférence totale des consommateurs, tandis que je m'interrogeais: combien de milliers de cochons pour obtenir une telle quantité? Écœurement, sentiment d'impuissance et non pas d'indifférence (nuance). D'un geste lent et sûr, un employé ferme la porte du hangar, plongeant dans le noir téléspectateur et milliers de cuisses salées. Et à chaque fois dans mon esprit se superposaient les images de monceaux de cheveux, de lunettes, de vêtements, mis de côtés par les nazis dans les camps de la mort.
jambon_d_auvergne_140.jpgPuis un petite phrase, j'ai un peu oublié mais c'était quelque chose comme : "Tout vient à point à qui sait attendre." Le hangar s'ouvre à nouveau et, magique alchimie, les bouts de cadavres qui devraient être puants, verdâtres et grouillants de vers, sont mangeables par l'humain! Et, encore plus miraculeux, voilà que des humains qui se pensent civilisés salivent devant des morceaux de cadavres, des parties de corps arrachées où sont encore visibles os, peau, tendons, etc.
On pourrait appeler cete petite vidéo de propagande spéciste : "La mystérieuse transformation des cochons"...
Et un autre point fort de ce film est de largement contribuer à entretenir le mythe des animaux d'élevage libres, alors que c'est juste un nombre totalement insignifiant de cochons qui ne souffre pas le martyr en élevage industriel.

o ciclo do leite.jpgPeu de temps après, je trouvais une autre merveille de la propagande spéciste : un livre pour enfants sur le cicle du lait (Ciclo do leite). Celui-ci, on pourrait le renommer : "La mystérieuse disparition des veaux". Parce que dans ce petit livre, aucune allusion aux veaux, juste de braves vavaches ravies de donner leur lait aux humains, sans doute qu'elles en ont trop, comme ça!
Pas d'insémination forcée, par de veaux arrachés à leur mère quelques heures après leur naissance, pas de vaches complètement affolées et angoissées par la disparition de leur bébé, pas de vaches traitées comme de simples pompes à lait et abattues dès que leur production baisse. Non, dans ce merveilleux conte pour enfants, il n'y a que de belles vaches souriantes contentes, des petits enfants émerveillés et quelques adultes bienveillants. C'est si simple.
On va quand même pas commencer à leur expliquer le vrai cycle du lait: il y a toutes les chances qu'ensuite les enfants ne voudraient plus en boire. Parce que la vie d'une vache laitière, c'est pas joli joli.
lait vache.jpg

12 janvier 2008

Un éternel Treblinka

357eeb37fbec5564ac9683a659240a15.jpgÇa y est, Un éternel Tréblinka de Charles Patterson est enfin disponible en français, chez Calmann-lévy ! Depuis sa parution originale en anglais, en 2002, on attend cet événement. Sorti en janvier 2008 donc, disponible en librairie depuis une dizaine de jours, je me suis jetée dessus et je l'ai lu illico (hélas, je ne lis pas assez bien l'anglais pour avoir tenté la version en anglais). Et ce livre est vraiment fantastique. Sans l'ombre d'un doute, il est à classer parmi les ouvrages de référence par rapport aux animaux, et on ne peut qu'espérer qu'il contribuera fortement à l'amélioration de ce bas-monde.
Je ne vais pas me lancer dans un compte-rendu précis et détaillé, ce qui a déjà été très bien fait, et la sortie en français ne passe pas inaperçue : il y a déjà de nombreuses chroniques sur le net : Veganimal info nous offre un entretien traduit en français avec l'auteur, et Le Monde, qui s'est aussi penché sur le bouquin, propose une chronique assez bonne, mais qui se termine bien entendu par un consensus : "Que faut-il faire pour que nous devenions moins inhumains avec les bêtes ? Le radicalisme de la réponse végétarienne préconisée par Patterson ne saurait convenir à tous. Mais il nous appartient à tous d'inventer une politique humaniste du vivant non humain." Et pour quelles raisons le végétarisme ne saurait convenir à tous? Mystère, zéro explication, mais ce mot de la fin nous renvoie à l'implicite de notre société viandiste où l'exploitation des animaux est la norme - norme qui n'a donc pas été réellement remise en cause par l'auteur. Dommage que Le Monde n'explique pas non plus comment les humain-e-s vont inventer une "politique humaniste du vivant non humain" qui soit honnête, sincère et cohérente, tout en continuant à manger des animaux. Mais l'auteur de l'article vraiment compris ce qu'il a lu? A-t-il compris Patterson, lorsque ce dernier cite un rescapé des camps qui dit : " Auschwitz commence lorsque quelqu'un regarde un abattoir et se dit : ce ne sont que des animaux. "
A-t-il compris que chaque année dans le monde plus de 45 milliards d'animaux sont assassinés dans les abattoirs : comment oser dire ensuite que le végétarisme n'est pas la solution?...
Un éternel Tréblinka, on s'en doute, n'est pas un livre très joyeux. Mais la vie des animaux dans l'ensemble non plus. C'est un livre qui questionne vraiment, extrêmement bien argumenté et documenté, avec de nombreux exemples et citations à l'appui. Un livre fait pour déranger les consciences et bouleverser les habitudes, un livre fait pour sauver des vies. Ce livre est comme une fenêtre qui donnerait dans un abattoir, qui montre ce qui n'est pas montrable, qui étale ce qui est soigneusement occulté, parce que ça donne la nausée et que c'est insoutenable. Mais le fondateur du musée de l'Holocauste, à Washington, « disait qu'il avait réussi à extraire de son étude de la Shoah trois commandements : tu ne seras pas un bourreau ; tu ne seras pas une victime ; tu ne sera pas un témoin passif. "S'ils étaient appris dans toute la société, (...), ces trois commandements aideraient les gens à comprendre combien les choix que nous faisons déterminent dans quelle mesure nous sommes bourreaux, victimes ou témoins passifs dans une société qui perpètre depuis longtemps un holocauste contre les animaux et l'écosystème tout en refusant de le considérer comme un holocauste"» (p. 215-216)
Des passages du livre m'ont vraiment marquée, notamment parmi les témoignages des anciennes victimes.
Une avocate, pleine de compassion, déclare très justement : « Il semble que la violence soit mieux acceptée si elle est exercée sur des êtres différents de soi.» Cette femme se souvient ainsi d'un éleveur texan qui, à propos de certains animaux de son élevage, disait : "Il est différent ; y'a qu'à l'abattre.» Et elle continue : « La violence, c'est la violence. Peu importe où elle s'exerce, dans un camp de concentration ou dans un abattoir.»
Ce livre est dédié à la mémoire d'Isaac Bashevis Singer, prix Nobel de littérature, pour son oeuvre auprès des aminaux, comme en témoigne cet extrait d'un texte de Singer qui a donné son nom au livre de Patterson:
« En pensée, Herman prononça l'oraison funèbre de la souris qui avait partagé une partie de sa vie avec lui et qui, à cause de lui, avait quitté ce monde. " Que savent-ils, tous ces érudits, tous ces philosophes, tous les dirigeants de la planète, que savent-ils de quelqu'un comme toi ? Ils se sont persuadés que l'homme, l'espèce la plus pécheresse entre toutes, est au sommet de la création. Toutes les autres créatures furent créées uniquement pour lui procurer de la nourriture, des peaux, pour être martyrisées, exterminées. Pour ces créatures, tous les humains sont des nazis ; pour les animaux, la vie est un éternel Treblinka."»
Un éternel Tréblinka est un livre culte essentiel, qui transcende bien des tabous et nous offre la possibilité de voir le monde autrement, d'une façon tellement plus juste. À lire absolument.

03 septembre 2005

Rat singulier

medium_sarat.jpgJ'ai commencé hier un livre d'éthologie, L'animal singulier (voir ci-contre dans la rubrique Livresque!) où il est relevé un témoignage très remarquable, c'est l'anthropologue Louis-Vincent Thomas qui raconte :

" Voici ce qui m'est arrivé. Cela se passait vers les années 1966 dans la banlieue résidentielle de Dakar. J'avais un jardin magnifique et, hors de la villa, une pièce dénommée l'antre où je travaillais du matin au soir. Périodiquement, ce jardin devenait le lieu d'une scène ignoble : le jardinier [...] avait repéré le terrier où logeaient des surmulots. L'exploit consistait à y laisser couler l'eau du tuyau d'arrosage tandis qu'à l'autre bout il se postait, le chien à ses côtés, avec un bâton pour guetter la sortie de l'animal ; tantôt le surmulot s'échappait poursuivi par le clébard au milieu des cris, tantôt il succombait aux crocs qui lui rompaient les reins ou aux coups de gourdins du jardinier. Bref, le cirque et ses horreurs ! Quelle ne fut pas ma surprise, un matin, de voir, tapi sous ma bibliothèque, le rat qui s'y était réfugié à mon insu. Je ne voyais que le museau et des yeux étranges, fixes et pourtant quasi humains où je lisais un surprenant mélange de peur et de quête. Je lui offris une soucoupe de lait, des bouts de fromage et des légumes coupés qu'il dévora goulûment. Le cinquième jour il s'enhardit ; de-ci, de-là il furetait dans la pièce, reniflant, regardant et s'immobilisant de longs moments, l'oeil fixé sur moi. Un jour, il flaira longuement mes pieds, puis grimpa sur moi et se logea sur mes genoux où il semblait dormir, puis pointait vers moi son museau. Je crus voir dans son regard du bonheur et de la reconnaissance ; peut-être n'était-ce que projections fantasmatiques de ma part. Durant trois semaines, il passa ainsi une heure ou deux, blotti contre moi, et il se laissait caresser avec satisfaction car il émettait alors quelques petits cris. Un après-midi, il disparut sans que je m'en aperçoive. Peut-être, dans une galerie proche, y avait-il une surmulotte qui l'attendait. Je ne l'ai jamais revu. J'avais perdu un ami. Cela me fait tout drôle d'écrire cela aujourd'hui, vingt-cinq ans plus tard. Pour quelle raison n'ai-je jamais parlé de cette aventure à mes proches ? Je n'ai trouvé aucune réponse à cette question. "
{Spéciale dédicace de cette note à Sara, la petite rate à Lulu !}