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13 juin 2012

En France, l'élevage est positif pour l'environnement (mais en France seulement)

C’était inespéré. La multinationale Sodexo, géant de l’alimentaire, a dénoncé des méfaits liés à la consommation de viande. En juin 2012, Sodexo a publié et diffusé deux affiches relatant explicitant pour l’une que « la production d’un kilo de viande de veau pollue autant qu’un trajet autombile de 200 km ! Le méthane rejeté par les bovins dans l’atmosphère est un gaz à effet de serre 20 fois plus impactant que le CO2 », et pour l’autre que « le carnivore européen moyen aura mangé, dans sa vie… 760 poulets, 20 porcs, 29 moutons, 5 bœufs ! En 40 ans, la consommation est passée de 56 à 89 kilos par personne et par an en Europe, et de 89 à 124 kilos aux Etats-Unis… mais également de 4 à 54 kilos en Chine ».

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Ces deux affiches, qui n’ont été utilisées que dans une cinquantaine des 700 restaurants d’entreprise français exploités par l’entreprise, n’ont pas échappé à un éleveur du Pays de la Loire qui a sonné l’alerte : une condamnation unanime et immédiate de ces affiches a été lancée par la FNSEA (Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles), le FNB (Fédération Nationale Bovine), la FNSEA 44, Jeunes Agriculteurs 44 et la FRSEA (Fédération Régionale des Syndicats d'Exploitants Agricole), et une centaine d’éleveurs[1] a manifesté devant un centre Sodexo pour manifester sa colère au sujet des affiches «anti viande». Et Sodexo de trembler et présenter des excuses via un communiqué de presse, reconnaissant platement avoir eu connaissance de « nouveaux éléments venant infirmer des affirmations contenues dans ces affiches ».

Car les agriculteurs et leurs représentants n’ont pas manqué d’arguments ! Voyez plutôt, ils ont dénoncé « une campagne de communication calomnieuse»[2], « inacceptable et [qui] concerne toutes les viandes »[3] ! Quel infamie ! Une campagne dont le «procédé» est «déplorable», affirme Xavier Beulin, président de la FNSEA, lequel précise d’ailleurs que «l'élevage français est une fierté de notre agriculture et de notre pays», et qui souligne les «démarches de qualité et de protection de l'environnement» menées par les éleveurs[4]. Si Monsieur Beulin ne s’étend guère plus sur la façon dont les éleveurs protègent l’environnement, c’est que c’est inutile : puisqu’il vous le dit ! Chaque aliment que nous consommons a un impact environnemental, et de plus en plus de rapports scientifiques dénoncent les méfaits environnementaux liés à la production de viande, mais sachez que la France est le seul pays au monde où la viande a un impact positif sur l’environnement. Donc, les bovins français émettent zéro gaz à effet de serre (GES). Etonnamment, aucun scientifique ne semble s’intéresser à cet extraordinaire phénomène.

Et peu importe qu’un rapport de la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) de 2006 rapporte que l’élevage est responsable de 18% des émissions annuelles des GES dans le monde[5] : visiblement, la France ne fait pas partie du monde.

Inutile également de préciser que l’élevage extensif et le soja exporté comme aliment du bétail sont la première cause de la déforestation selon Alain Karsenty, économiste au Centre de coopération internationale pour le développement et expert auprès de la Banque mondiale[6], ni que suite à une enquête de 3 ans, Greenpeace affirme en 2009 que l’élevage bovin est responsable à 80% de la destruction de la forêt amazonienne[7]. On ne va quand même pas chipoter parce qu’avec 4,5 millions de tonnes de soja importés chaque année, la France est le premier importateur européen (22% du soja exporté par le Brésil lui est destiné)[8], ni sur le fait que ce soja d’importation est en grande partie génétiquement modifié[9]. Broutilles.

Pourquoi s’attarder sur le fait que la France est le premier pays émetteur d’ammoniac en Europe[10], et que ces émissions, qui sont à 95% d’origine agricole et dont 80% proviennent des élevages, génèrent 300 millions de tonnes de déjections animales par an[11]. La pluie s’acidifie au contact de l’ammoniaque présent dans l’air (gaz très soluble dans l’eau), perturbe la photosynthèse et les « pluies acides » détruisent les éléments nutritifs du sol causant le dépérissement forestier. Un rapport de 1999 sur l’état des forêts en Europe indiquait que 20% des terres sont très acides, 2/3 des forêts sont endommagées et 21,4% ont subi une défoliation d’au moins 25%[12]. Les lacs, les fleuves, les ruisseaux et les rivières sont eux aussi altérés par les pluies acides : on observe une réduction et une disparition d’espèces aquatiques, très sensibles au changement de pH[13].

Quant à la Bretagne, elle remercie l’industrie de la viande car la population d’animaux d’élevage produit au minimum l’équivalent de la pollution organique de 60 millions d’habitants (soit les excréments de la population française répandus sans traitement sur le sol breton). Ce n’est pas par hasard que la Bretagne est une région désormais réputée pour le charme de ses marées d’algues vertes toxiques.

L’élevage français consomme également des quantités invraisemblables d’eau (mais peu importe, tout le monde a vu que le printemps 2012 a été particulièrement pluvieux, bon d’accord ça n’a pas permis de restaurer les nappes phréatiques qui souffrent d’une diminution générale de la pluviométrie, mais on ne va pas s’arrêter sur les détails).

Comme Monsieur Beulin, nous restons subjugués par tant de bienfaits environnementaux directement liés à l’élevage français, qu’il ne faudrait surtout pas «stigmatiser» par des faits objectifs.

Et encore, nous ne parlons ici que des aspects environnementaux – passons sous silence le fait que, dans un monde où  des millions de personnes crèvent littéralement de faim, des millions de tonnes de soja et de céréales cultivés dans les pays pauvres engraissent les animaux d’élevage destinés à nourrir les habitants des pays les plus riches. Taisons aussi les conséquences néfastes de la consommation de viande sur la santé humaine : contaminations, augmentation de certains cancers et de l’ostéoporose (ce dernier fait commence à être ébruité jusque chez nous, mais que fait le lobby laitier ?), des maladies cardiovasculaires, de l’obésité...

Mais à quoi bon s’attarder sur autant de faits anecdotiques, l’essentiel n’est-il pas de ne pas froisser la sensibilité des éleveurs ?

C’est ce qu’à appris Sodexo. Ce géant mondial de l’alimentaire, présent dans 80 pays avec un chiffre d’affaire pour 2009-2010 de 15,3 Mds €, implanté sur 33 543 sites (entreprises, administrations, écoles, université, hôpitaux, résidences pour personnes âgées, sites militaires, etc. ) s’est écrasé face à une poignée d’agriculteurs mécontents. Peut-être qu’avoir été désigné en 2010 comme faisant partie des entreprises les plus éthiques, selon des critères de responsabilités citoyennes, de gouvernance et d'innovation au service de tous les publics,[14] lui a fait croire qu’on pouvait briser la loi de l’omerta et déranger certains lobbies.

La dénonciation n’a donc duré que l’espace d’un instant, les affiches ont disparu et tout est rentré dans l’ordre dans le meilleur des mondes : dormons en paix, les éleveurs veillent pour nous.

Mais pour celles et ceux qui auraient envie de se réveiller, il est encore temps: consultez l'excellent site viande-info, devenez veg et... contactez Sodexo pour exprimer votre désarroi d'un tel retournement de situation.



[1] http://www.agri44.fr/mobile/article-actualite.php?id=1736&num_page=1

[2] http://www.agri44.fr/mobile/article-actualite.php?id=1736&num_page=1

[3] http://www.agri44.fr/mobile/article-actualite.php?id=1736&num_page=1

[4] http://www.entreprises.ouest-france.fr/article/polemique-autour-daffiches-anti-viande-fnsea-accuse-sodexo-11-06-2012-58231

[5] FAO, Livestock Long Shadow, 2006, p. 112.

[6] Laurence Caramel, « Lutte contre la déforestation : attention aux mirages », Le Monde, 27 octobre 2009.

[7] http://www.greenpeace.org/france/fr/campagnes/forets/fiches-thematiques/en-amazonie/

[8] Aurélie Billon, ENESAD ; Emmanuelle Neyroumande, Cyrille Deshayes, WWF-France , « Vers plus d’indépendance en soja d’importation pour l’alimentation animale en Europe – cas de la France », janvier 2009, page 12‑13.

[9] http://www.brest-ouvert.net/article1164.html

[11] Étude pilote sur les déchets agricoles, IFEN –SCEES, mars 2005, p.53

[13] US Environmental Protection Agency, Effects of Acid Rain - Surface Waters and Aquatic Animals.

[14] http://fr.wikipedia.org/wiki/Sodexo

 

15 mars 2009

Action directe par des éleveurs

cochon-elevage-1.jpgMardi 10 mars, une brève dans Lyon plus attire mon attention : Une quarantaine d'éleveurs des Côtes-d'Armor ont relâché 250 cochons dans un abattoir du Morbihan, information relayée notamment sur Internet, comme sur le site de Le Télégramme, où on peut lire :

Une quarantaine d'éleveurs de porcs des Côtes d'Armor ont perturbé cette nuit l'activité d'un abattoir à Josselin en relâchant 250 cochons pour réclamer de meilleurs tarifs.

Les manifestants ont également soudé le portail de cet abattoir de la société Europig, bloquant temporairement toute entrée ou sortie de camions et ils ont tagué des slogans à l'intérieur de l'usine. "Diplôme du plus mauvais payeur", "Porc acheté un euro revendu sept euros. A qui profite le crime?", ont-ils notamment écrit.

De nouvelles actions prévues
Les éleveurs des syndicats JA et FDSEA dénoncent une entente des abattoirs coopératifs pour éviter une montée des cours du porc. Ils ont promis de nouvelles actions dans les jours qui viennent.
Selon eux, les cours sur le marché du porc breton stagnent à un niveau "pas satisfaisant" de 1,1 euro le kg dans un contexte qu'ils jugent pourtant favorable. "La production de porcs commence à baisser dans certains pays d'Europe" alors que "la consommation a augmenté de 3% en janvier, du jamais vu depuis un an", affirment-ils dans un communiqué.

Cette information a été reprise par divers journaux, comme par Corse Matin(1) et France Soir. Pratiquement telle quelle.
Maintenant, imaginons un instant, pour de rire bien sûr, qu'au lieu d'éleveurs, un groupe  de personnes "pro-animal" aurait fait la même action. Elles aussi, elles auraient libéré 250 cochons dans un abattoir, puis elles auraient soudé les portes, bloquant ainsi toute l'activité du lieu pendant des heures. Elles auraient même, étrange coïncidence, pu reprendre à leur compte un sloggan et taguer : "A qui profite le crime ?"
Et imaginons ensuite les réactions médiatiques, juridiques : je vois ça d'ici, je vous jure, ce serait du pur délire, une véritable curée. Les journaux rivaliseraient de gros titres et de vocable, se disputant pour utiliser des termes comme : dangereux extrémistes, les terroristes sont parmi nous, inconscients, et autre action directe... Les journalistes belliqueux n'auraient eu de cesse "d'infiltrer" ces "groupuscules" et d'inviter la populace à s'inquiéter : "Mais jusqu'où iront les terroristes de la libération animale ?" Enquête, gardes à vues, relevés d'ADN, inculpations préventives (pour terrorisme, bien sûr) et procès se seraient enchaînés à une vitesse stupéfiante, avec des peines maximales sans doute requises contre ces "ultras de la cause animale" (2).
N'oublions pas qu'il y a moins de dix ans, des manifestant-e-s de la cause animale avaient osé badigeonner de colorant rouge lessivable une stèle située à l'entrée de l'abattoir d'Holtzheim. Ils avaient été condamnés à payer la coquette somme de dommages et intérêts d'environ 5 500€ (à l'époque, 35 000Frs). Ca fait drôlement cher le seau d'eau, la brosse et l'employé chargé de nettoyer le colorant - pour la petite histoire, la stèle représentait une tête de taureau.
Or, j'aimerais savoir si les éleveurs seront seulement poursuivis pour avoir : d'une part détérioré l'abattoir (tagues, portes soudées),  d'autre part l'avoir empêché de fonctionner pendant plusieurs heures. Et qui se souciera du préjudice subit par les cochons ? Il y a ceux lâchés dans l'abattoir qui, sans doute terrorisés de se trouver dans un lieu nouveau et puant la mort, se sont peut-être blessés - en plus sans doute  déchargés des camions avec brutalité, puis rattrapés par le personnel de l'abattoir toujours avec brutalité. Et il y avait aussi peut être des animaux parqués qui attendaient d'être déchargés ou tués - des animaux pris en otage de la fureur humaine. Mais tous ces animaux, déjà dans l'antichambre de la mort, ne sont perçus que comme des paquets de saucisses, des jambons ou des côtelettes - autrement dit, comme un sacré paquet de pognon.
Car les cochons sont uniquement des marchandises, du fric potentiel, et les éleveurs sont dans leur droit d'en faire ce que bon leur en semble. Comme les lâcher dans un abattoir. Après tout, l'abattoir leur appartient aussi un peu, puisque c'est là qu'ils transforment leur marchandise - comprenez : qu'ils amènent les animaux se faire assassiner. Alors merde quoi, quand ils sentent que le fric leur passe sous le nez, ils peuvent bien souder les portes, peindre les murs et menacer de faire de nouvelles actions. Qui les en empêchera ? Qui ne comprend pas la dramatique situation de ces honnêtes gens, si légitimement inquiets des fluctuation du cours de la viande ? Et s'ils font moins de pognac, qui va payer leur bagnole, leur abonnement canal +, rembourser leurs crédits et tutti quanti ? Alors dans tout ça, vous comprenez bien que la vie des cochons, on s'en f... vraiment complètement, surtout que tuer des animaux créé des emplois (lorsque l'esclavage a été aboli, je suis sure que des braves gens se sont inquiétés du sort des contremaîtres et des vendeurs d'esclaves).
Mais tous les éleveurs n'ont pas autant d'humour que ceux qui ont soudés les portes de l'abattoir de Josselin : début mars dernier, à Loudéac, un éleveur de cochons en redressement judiciaire, sentant que sa baraque coulait et que ses bêtes ne lui rapporteraient plus un sou, a tout simplement mis la clef sous la porte. En laissant les cochons dans ladite baraque. Laissés sans soin pendant deux mois, les 150 cochons finissaient d'agoniser lorsque les services vétérinaires ont débarqué sur le lieu pour euthanasier les survivants. L'éleveur a été condamné à payer 1200€ - soit 8€ par cochon mort dans d'atroces souffrances. Un verdict qui l'a fait sourire. Alors, pourquoi se prendre la tête ?(3)
Le meilleur de ces histoires, c'est de penser que la majorité des gens est persuadée que les éleveurs aiment et respectent les animaux qu'ils élèvent, ce dont les éleveurs se vantent d'ailleurs régulièrement (peut-être même, dans leur délire, y croient-ils eux-même?). Ha, le bien-être des animaux d'élevage !...
Je ne puis m'empêcher de me demander si cet étrange amour ne serait pas, plus fondamentalement, motivé par l'appât du gain. C'est moins bucolique, mais ça me semble tellement plus réaliste...
Mais dans toute cette histoire, il y a une chose qui me tracasse : pourquoi les éleveurs ont-ils tagué sur le mur de l'abattoir : "A qui profite le crime ?". Ironie, inconscience, provocation ? Car comment peuvent-ils, à ce point, occulter le fait que c'est à eux que le crime des animaux profite?

elevage-cochons.jpg(1) Corse Matin a illustré son article d'une très jolie photo (source AFP) de cochons, reposant tranquillement dans de la paille fraîche, dans un enclos en bois . Les journalistes sont décidemment bien mal informés, puisque la quasi-totalité des cochons est élevée de façon hors-sol, sur des caillebotis qui leur blessent les pattes, et dans des cages de métal minuscules qui les rendent complètement fous: Voir la photo ci-contre: les réalités de l'élevage.
(2) Les ultras de la cause animale
: titre d'un article paru dans le journal suisse L'hebdo, du 29 mai 2008.
(3) Information relayée par Ouest France et L214.