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05 janvier 2010

Les émotions des animaux

Ce livre, sur lequel je suis tombée complètement par hasard, est tout simplement une merveille! Très accessible, clair, intelligemment engagé, étayé de nombreux exemples concrets et de solides références scientifiques, il se lit passionnément et apporte un souffre nouveau à l'éthologie : oui, les animaux éprouvent des émotions, et oui, à condition d’être assez attentifs, nous pouvons comprendre ce qu’ils ressentent. « Les animaux n’agissent pas simplement ‘comme s’ils’ éprouvaient des sentiments ; ils en ont vraiment. » (219), affirme l’auteur.

Et même si nous ne saurons peut-être jamais exactement ce qu’ils ressentent, tout comme nous ne pouvons jamais savoir exactement ce que ressent un autre être humain, aussi proche nous soit-il, cela ne constitue pas une raison valable pour nier l’évidence, à savoir les émotions des animaux « En tant qu’humains, nous ne pouvons décrire et expliquer le comportement des autres animaux qu’en employant des mots qui nous sont familiers d’un point de vue anthropocentrique. (...) Si nous refusons d’employer le langage anthropomorphique, nous n’avons qu’à plier bagage et rentrer chez nous, parce qu’il n’y a pas d’autre choix. » (223 et 224). « Autrement dit, nous sommes tous d’accord pour reconnaître que les animaux et les humains ont beaucoup de traits en commun, dont les émotions. Ainsi, nous ne prêtons pas aux animaux quelque chose d’humain ; nous identifions des similitudes et nous utilisons le langage humain pour traduire ce que nous observons. » (226)

bekoff les émotions des animaux.jpgbekoff_emotional-lives-animals.jpgLes animaux cités en exemple sont souvent des chiens, animaux proches des humains (et de l’auteur) s’il en est. Il y a aussi de nombreux exemples issus d’observations d’animaux sauvages (loups, renards, pies, jaguars, éléphants, cétacés, etc.), d’autres animaux domestiques comme les chats, les chevaux et les cochons, ou bien d’animaux vivants dans des zoos, des laboratoires, des centres d’observation, des réserves (primates, souris, rats, poissons... ).

Dans ce livre, il est question de jeux, d’amour, de mensonge, de justice, de colère, d’empathie, de jalousie, de la mort et des gestes que certains animaux effectuent vis-à-vis de leurs morts : « On sait que les gorilles veillent leurs amis défunts. C’est pourquoi certains zoos ont prévu un rituel lorsqu’un de leurs gorilles vient à mourir. » (131). Il est aussi question de la moralité et des maladies mentales chez les animaux. Avant de parler de ce dernier thème (principalement de l’autisme et de troubles bipolaires), Marc Bekoff précise : « Je tiens à poser ici une dernière question que l’on passe généralement sous silence : si les animaux éprouvent un grand nombre d’émotions humaines – et peut-être la plupart d’entre elles – peuvent-ils aussi être sujets aux maladies mentales ? » (159).

Marc Bekoff répond également progressivement tout au long de son ouvrage aux questions que soulève invariablement la prise en considération des animaux. Il explique ainsi que « respecter, protéger et aimer les animaux ne compromettrait pas la science. Cela ne veut pas dire non plus que les hommes seraient moins respectés, moins protégés et moins aimés. Faut-il nécessairement affamer ses enfants pour nourrir son chien ? Non, avec un minimum de prévenance et de prévoyance, on peut s’occuper de tout le monde. » (66)

Au passage, il remet en question les bases mêmes des interactions animales : « La ‘survie du plus fort’ est un concept dont la pensée et la réflexion théorique sont imprégnées. Mais la recherche actuelle n’en fait plus le principal moteur de l’évolution. Pendant longtemps, la coopération n’a pas été prise en compte en raison de ce parti pris idéologique. Mais le flot d’articles scientifiques et de parutions diverses sur la coopération nous signale aujourd’hui que le courant s’inverse. (...) Les animaux continuent bien sûr à se faire concurrence, mais la coopération occupe une place centrale dans l’évolution du comportement social, ce qui en fait une clé de la survie. » (198)

Il prône également la prise en considération de la morale dans les relations que nous entretenons avec les autres animaux : « Que faire une fois que l’on a reconnu l’existence et l’importance des émotions animales – ce dont énormément de gens sont déjà persuadés ? Nous devons considérer nos actes et voir s’ils s’accordent avec notre savoir et nos opinions. Je crois profondément que la morale devrait toujours éclairer la science. » (36).

Le travail Marc Bekoff ne se limite donc pas à des réflexions ou des théories : il prône clairement de passer à l’acte, de modifier en faveur des animaux la façon dont nous les traitons dans les élevages, les zoos, les laboratoires, les espaces sauvages, etc : « Même si nous connaissons bien les émotions animales, nous avons manifestement encore beaucoup à apprendre. Mais ce que nous savons déjà devrait suffire pour nous inciter à modifier notre manière de traiter les autres animaux. Forts de ces connaissances, il faut passer à l’action. Il n’y a aucune raison de prolonger le statu quo. Nos connaissances ont évolué et nos relations avec les animaux doivent en faire autant. » (238) « Nous savons qu’une ‘science objective et coupée des valeurs’ reflète elle-même un ensemble particulier de valeurs. Nous savons que les résultats de la recherche scientifique (tous ces faits) doivent influer sur notre manière d’agir au sein du monde ; la science, sinon, n’est plus qu’un exercice futile. Nous savons aussi que les animaux ont des émotions et, partout dans le monde, souffrent par notre faute. » 240).

Enfin, il s’attache à convaincre en faisant appel au principe de précaution : admettons qu’on ne puisse pas (encore ?) savoir exactement ce que ressentent les animaux, nous devrions d’autant plus prendre soin d’eux, car ils ressentent peut-être des émotions, la souffrance ou le plaisir, au-delà de tout ce que nous, humains, percevons et connaissons.

Les émotions des animaux est un livre passionné, passionnant, qui nous entraîne positivement à revoir nos interactions avec les autres animaux, sans illusions cependant : « Respecter cet engagement [prendre réellement en compte les animaux], si simple soit-il, n’est pas une tâche facile. Croyez-moi, j’en sais quelque chose. Il faut surmonter la peur : la peur d’aller à l’encontre des principes, la peur d’affirmer sa différence, la peur du ridicule, la peur de perdre des subventions ou d’irriter ses collègues, de reconnaître ce qu’on a fait, ou ce qu’on fait subir aujourd’hui encore aux autres animaux sensibles. Lorsque nous avons du mal à surmonter nos peurs, la honte peut parfois nous décourager et nous paralyser. Mais nous ne devons pas oublier que chaque jour offre de nouvelles opportunités. » (288)

Et ces opportunités, ne les laissons pas passer : apprenons à vivre avec les animaux, et surtout à laisser vivre les animaux !

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Marc Bekoff, Les émotions des animaux. Paris, Payot et Rivages, 2009.

isbn: 978-2-228-90401-8

311p / 20€

 

Marc Bekoff est professeur de biologie (Colorado) et cofondateur, avec Jane Goodall, de Ethologist for the Ethical Treatment of Animal.

 


17 juillet 2006

Quand les éléphants pleurent

medium_elephants_pleurent.jpgDepuis le temps que j'avais ce bouquin dans ma bibliothèque, je me suis décidée à l'ouvrir avant hier. Et depuis, je n'en décroche plus ! Il est vraiment, comment dire ? Impressionnant, émouvant, précis, enrichissant ? Bouleversant peut-être... Les auteur-e ont effectué un travail impressionnant pour nous initier au monde émotionnel des animaux, avec des centaines d'exemples à l'appui. Amour, compassion, joie, peur, colère... les animaux connaissent tous ces émotions, au sein de leur clan, meute, famille, couple, amis, et aussi entre espèces différentes. Nous abandonnons pendant les quelques 300 pages du bouquin notre anthropocentrisme forcené pour découvrir la sensibilité de ceux qui ne nous ressemblent pas physiquement. C'est passionnant ! Et les auteur-e font continuellement le parallèle avec les études qui portent sur les animaux, principalement des études éthologiques, dont la position officielle est la non-reconnaissance des émotions animales. L'ouvrage montre les acrobaties terminologiques que les chercheurs utilisent pour nier l'évidence. Il pose de bonnes questions : pourquoi un tel acharnement à nier l'évidence, pourquoi une telle absence d'intérêt, un vide parfois total par rapport à ce que peuvent ressentir les animaux ? Par exemple, les auteur-e nous font remarquer avec exactitude qu'on n'a jamais étudié la frayeur que peut occasionner chez un animal le simple fait d'être dans un laboratoire. Ce serait sans doute mettre en évidence un dilemne éthique que le regard de la science a choisi d'ignorer. Les auteur-e font des remarques très pertinentes : Ce qui nous limite [dans le désir de connaître les émotions des animaux], c'est l'ignorance, l'absence d'intérêt, le désir d'exploiter l'animal (par exemple pour le manger), ou des préjugés qui nous font refuser de reconnaître, comme de droit divin, ce que nous avons en commun quand tel est le cas. Pourrions-nous en effet être des dieux, si les animaux étaient pareils à nous ? (...) Si les humains se disent distincts des animaux, ou semblables à eux quand cela les arrange ou les amuse, c'est dans le but de maintenir leur domination. On peut penser qu'ils trouvent leur compte à traiter les animaux comme ils le font - à les blesser, les enfermer, exploiter leur travail, se nourrir de leur chair, les regarder et même en posséder certains comme signe de leur statut social.
Le livre explique en détail comment et pourquoi la communauté scientifique refuser de reconnaître la sensibilité des animaux. La grande critique pour un-e éthologiste est de faire de l'anthropomorphisme : Pour la science, c'est pécher contre la hiérarchie que d'attribuer des caractéristiques humaines à l'animal. De même que les humains ne pouvaient être semblables à Dieu, aujourd'hui les animaux ne peuvent être semblables aux humains (remarquez qui a pris la place de Dieu).
Voilà, j'ai commencé le livre avant-hier et j'en suis à la page 148. Quand je l'aurais fini, je ferai une chronique de livre. Cette lecture me rappelle toutes les petites histoires entendues ou lues à propos des émotions des animaux. C'est vrai que se rendre compte de tout ce que peuvent ressentir les animaux devrait, logiquement, nous faire remettre en question la place que nous leur accordons dans notre société. Mais ce n'est pas forcément facile de reconnaître qu'on a tort de faire quelque chose, surtout si tout le monde le fait, en plus notre société s'est bâtie sur l'esclavage, l'exploitation et le massacre (des humain-e-s et des animaux). Comme disent les auteur-e de ce livre, si nous reconnaissons que les animaux partagent nos émotions, ressentent de la peine ou de la joie, nous devrons lâcher du lest et arrêter de nous prendre pour le centre du monde.
Un jour, ma belle-soeur m'a demandé pourquoi j'étais végétalienne. J'ai commencé à expliqué que c'était pour les animaux. Mais très rapidement elle a coupé court à la conversation en disant que Dieu avait créé les animaux sur Terre pour nous servir et que l'être humain est de toutes façons infiniment supérieur aux animaux. Ma belle-soeur est très catholique et je ne me suis pas sentie d'entrer sur ce terrain avec elle, bref je ne voulais pas risquer une confrontation familiale, alors je n'ai rien ajouté. Sa réponse m'a tellement marquée que des années plus tard je m'en rappelle encore. Et ma mère, elle aussi catholique pratiquante, m'a souvent fait remarqué que Dieu nous a donné des canines pour qu'on mange de la viande. Elle me montrait ses canines en disant : Et ça, pouquoi on aurait ces dents-là ? Mes réponses rationnelles ou en faveur des animaux ne la convainquait jamais, et toujours elle me posait la même question. Un jour j'ai quand même fini par lui donner une réponse qui l'a laissée perplexe : Dieu nous a aussi donné des mains, avec les mains on peut caresser, faire du bien ou tuer et torturer. Nous avons le choix. Dieu nous laisse le choix, et bien j'ai choisi de ne pas tuer, ni avec mes mains, ni avec mes dents. Lui répondre avec ses propres arguments a été une bonne idée. Les êtres humains cautionnent l'exploitation des animaux parce qu'ils se croient réellement supérieurs, et en plus souvent autorisés à le faire via Dieu ou la Nature (ce qui revient au même). Et ça les arrange vraiment bien...

Jeffrey Moussaieff Masson & Susan McCarthy, Quand les éléphants pleurent. Paris, éds. J'ai Lu, 1997.