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23 décembre 2009

À qui profite les bons citoyens viandards

Un petit coup d’œil sur l’actualité est souvent très instructif. Par exemple, ce matin*, le titre de l’article en ligne sur le site de Le Monde, « Bœuf durable ou bœuf émissaire ? » a forcément attiré mon attention. Et je ne regrette pas d’avoir pris le temps de lire ce passionnant texte de Denis Sibille.

Après quelques mornes lignes portant en vrac sur l’environnement, le sommet de Copenhague, l’accroissement de la démographie humaine et autres tracas, on entre enfin dans le vif du sujet : l’agriculture française, la consommation de viande, et les méchants qui s’y attaquent :

« On est loin de nos campagnes… Que pourtant certains veulent caricaturer, provoquant ainsi des campagnes médiatiques qui finissent par faire de la filière bovine un bouc émissaire, transformé pour l'occasion en "bœuf émissaire". » Ha ! Douce évocation de « nos campagnes » : vaches folâtrant paisiblement dans de verdoyantes prairies, bergers gardant tendrement leurs Pâquerettes et autres brebis... Les désormais très citadins Français sont néanmoins, on le sait, très attachés aux bucoliques images campagnardes, vestiges ancestraux, et entretenues avec soin par les industriels de la viande, des produits laitiers et des œufs. Il suffit de regarder la plupart des emballages de produits et sous-produits animaux pour s’en convaincre. Et « certains veulent caricaturer » ces chères évocations ? Caricaturer, souiller de leurs critiques acerbes « nos campagnes » si belles, si douces, si françaises ? Je dis bien industriels, puisque nos riantes campagnes sont parsemées de quelques centaines de milliers d’élevages concentrationnaires : bâtiments de béton, de fer et de barbelés, bâtis aux creux de riants vallons que les millions d’animaux vivant hors-sol jamais ne fouleront. N’imagineront même pas.
Mais revenons à nos bœufs : l’auteur nous donne ensuite gracieusement quelques chiffres sur l’impact de l’élevage dans les émissions de gaz à effet de serre : « transport (27 %), industrie (21 %), logement (20 %), agriculture (19 %) et énergie (13 %) » et précise que « en agriculture, l'élevage des ruminants serait responsable d'environ 50 % des émissions de gaz à effet de serre ; principalement à cause du méthane, gaz qui est naturellement émis lors de la digestion des fourrages par les animaux. » Ce n’est pas dans le vent que Denis Sibille nous indique que les vaches produisent « naturellement » ces gaz malfaisants : la magie du « naturel » n’a jamais été aussi puissante que de nos jours, et savoir que les vaches produisent naturellement du méthane amoindrit notablement ce fait. Ha bon, c’est naturel ? Le gaz à effet de serre émis naturellement par une vache peut-il alors être aussi néfaste que celui, par exemple, de nos bagnoles ? Le doute s’immisce ; c’est peu crédible, une bonne vavache naturelle ne peut pas être aussi nuisible qu’une sale auto ! Ça se saurait (justement, ça commence à se savoir, mais poursuivons).

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Tout de suite après, l’auteur enfonce le clou : « C’est ainsi depuis la nuit des temps. » Ouf, nous voici alors rassurés ! Alors d’accord, les vaches émettent force de gaz à effet de serre en rotant (et non pas en pétant, comme on le croit souvent) mais, primo, c’est naturel (donc ça ne peut pas être aussi nocif que ça, n’est-ce pas), et deuxio il en a toujours été ainsi (ce qui veut aussi dire que ce n’est pas si méchant que ça en a l’air, la preuve, d’ailleurs, on est toujours là !). En quelque sorte, bien sûr les vaches polluent, mais c’est une bonne pollution naturelle et traditionnelle : que du bon, on vous dit !
L’auteur poursuit en nous indiquant que : « Encore faut-il soustraire le stockage de CO2 dans le sol des prairies permanentes (11 millions d'hectares en France), qui réduit de 75 % les émissions de méthane attribuées aux ruminants, ce que semblent avoir oublié certains scientifiques. » Ces données me laissent perplexe, parce qu’on ignore si le taux de gaz émis par les vaches est comptabilisé avant ou après absorption par les riantes prairies. Est-ce que les scientifiques « oublient » vraiment de réduire de 75% l’émission des vaches en méthane ? Si c’est le cas, pourquoi est-ce que personne n’en a jamais parlé auparavant (à ma connaissance) ? On aimerait en savoir plus sur ces données : 11 millions d’hectares herbées en France, c’est beaucoup, ça en jette, mais combien de millions de bovins hors-sol ? Et quiz du mystérieux calcul qui nous dit que 75% du méthane est gobé par l’herbe affamée ? Si quelqu’un a des infos c’est le bienvenu (merci de citer des sources contrairement à Denis Sibille qui n’en donne aucune) !
Juste après, je lis : « il convient de ne pas tout imputer à la production de viande et de répartir le CO2 à proportion entre viande et lait, qui sont souvent issus de la même vache. » Donnée primordiale, essentielle même, bien plus importante sans doute que de savoir combien de millions de vaches vivent dans les élevages français. C’est donc bien vu, puisque même si des bovins sont élevés uniquement pour leur viande (les Charolais, par exemple), les vaches laitières finissent aussi en steak : afin de réduire efficacement l’émission de gaz à effet de serre, il convient donc logiquement de ne plus consommer ni viande ni laitages. Bien vu, Denis !
Mais oups, je n’avais pas vu la suite : « Les Français consomment en moyenne 373 g par semaine de viandes de boucherie (bœuf, veau, agneau, porc frais, viande chevaline) : inutile donc de proposer, comme certains récemment, une journée sans viande, car avec ces chiffres de consommation, on est déjà à trois journées par semaine sans viande de boucherie au menu… » Trois journées par semaine sans viande de boucherie... ça sonne presque comme « trois jours par semaine sans viande », non ? Puisque l’auteur se focalise, à coup de calculs mystérieux, sur les émissions de méthane, inutile en effet pour lui de comptabiliser la consommation de poulets, dindes, cailles, lapins, poissons, grenouilles, ni même la viande de « porc sec » (jambon, saucisson... ) n’est pas incluse dans les « viandes de boucherie ». La viande, la vraie, c’est la viande rouge, les autres ce sont presque des légumes. On sème les poulets, et les poissons poussent sur les arbres, c’est bien connu. Le gibier (une viande pourtant « rouge ») ne compte pas non plus, mais ça ne fait rien, on ne va pas chipoter. 373 grammes de viande rouge par semaine, ça en impose de précision. Ils ont dû se torturer les méninges pendant des jours pour calculer ça – ou bien mettre plein de chiffres sur des bouts de papier dans un grand chapeau... Donc puisque les Français consomment aussi ridiculement peu de viande, on ne va quand même pas leur demander de faire « un jour sans viande » ! Ce serait du plus parfait ridicule, regardez, ils en sont à presque déjà trois jours sans (sans vraie viande) !

« Les éleveurs et la filière entendent prendre la parole eux aussi pour éviter les amalgames et corriger les excès. Ils sont convaincus de l'intérêt de la production bovine, que ce soit en termes de nutrition, de santé, d'écologie, de territoire et d'économie. » On n’en doute pas une seconde, qu’ils en soient persuadés, les braves éleveurs ! Tout comme Denis Sibille, et qu’il soit lui-même éleveur, président de l'interprofession bovine, ovine, équine, ne change bien sûr rien à son impartialité qui, tout au long de son article, ne fait pas l’ombre d’un doute. Non, non, non, il n’a aucun intérêt à nous convaincre du bien-fondé de la consommation de viande rouge. Il ne pense qu’à l’environnement et à notre santé. Brave homme, si c’est pas beau, ça ! Un tel désintéressement ! Et s’il ne dit pas un mot sur le fait que les millions de bovins, ovins, caprins, et autres animaux destinés à l’abattoir sont nourris de maïs et de soja importés presque entièrement d’Amérique latine (et dont la monoculture participe directement et dramatiquement à la déforestation de la forêt amazonienne) ou de Chine, c’est sans doute parce que c’est une donnée négligeable. Au niveau environnemental, par exemple, quelle importance que la forêt amazonienne soit rasée pour faire pousser du soja, qui servira exclusivement à nourrir nos animaux d’élevage ? Il a raison d’écrire que « c'est le devoir de tous de contribuer à trouver des solutions à l'énorme défi environnemental ; elles ne sont jamais simples et sectaires, elles sont toujours complexes et donc peu médiatisables dans une société réductrice et sourde aux nuances. » Voilà, la déforestation des forêts tropicales pour nourrir nos vaches est juste trop simpliste, ne nous y attardons pas. Que ces milliards de tonnes de soja, de maïs, pourraient servir à nourrir directement environ sept fois plus d’humains que ne le peut la viande provenant des animaux ayant mangé ce soja et ce maïs est bien trop sectaire, mieux vaut ne pas en parler. Car comme il le dit, et si objectivement que c’en est touchant :

« Ce n'est pas l'affrontement des cupidités et des idéologies, des paraîtres, des clichés et de l'argent qui fera gagner l'humanité, c'est une véritable prise de conscience des enjeux et une politique du raisonnable qui le fera. Notre modèle de production de viande bovine est un excellent projet territorial et environnemental, culturel, économique et social ; c'est un projet citoyen où la filière s'engage sur la voie du bœuf durable. » Aux oubliettes le soja amazonien, la famine dans le monde, et puis tant qu’on y est, à la poubelle aussi toutes les pollutions liées à la production de produits animaux ! Suivons les conseils de Denis Sibille, soyons de bons citoyen : augmentons notre consommation de viande rouge ! Ça fera tellement de bien, il le promet, à notre santé, à la Terre et à ses forêts, aux affamés de par le monde, aux animaux aussi pendant qu’on y est (et au passage à la fiche de paie de Denis Sibille, mais il est trop humble pour en parler), qu’il serait  vraiment dommage de s’en priver ! Pourquoi ne le préconise-t-il pas ? Pourquoi se contenter de nos timides 373grs de viande rouge par semaine ?
Si c’est si bon, faisons exploser la demande ! Consommons un max de ce très très mystérieux « bœuf durable » et faisons de la terre un gigantesque abattoir, couvrons nos campagnes d’élevages hors-sol et d’algues vertes bien épaisses et gluantes les dernières plages bretonnes encore indemnes, martyrisons et égorgeons encore plus d’animaux, buvons toujours plus de viande et de sang frais (le sec, on vous le rappelle, ne compte pas), ayons tous des infarctus, des cancers ou au moins du cholestérol, finissons-en avec toutes ces forêts tropicales bien peu rentables, et remplaçons les par d’immenses monocultures de soja et de maïs qui oeuvreront à notre si remarquable « modèle de production de viande bovine est un excellent projet territorial et environnemental, culturel, économique et social ».

Et nous ne pouvons qu'admirer sa grandeur d’âme, lui qui écrit : « C'est le droit de chacun d'être végétarien, éleveur, welfariste, écologiste… » même s’il nous explique patiemment comment manger de la vraie viande (fraîche, attention) est quand même mieux, à tous points de vue. Donc, mieux vaut quand même être viandard que veg, le top du top étant éleveur, donc bienfaiteur, non ?
Merci, Denis Sibille, d’un si beau projet citoyen.

* éditions de LEMONDE.FR | 22.12.09 | 17h13