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01 mars 2009

Petite-fille de souris

Une-Souris-Affiches.jpgIl y a environ trois semaines, mon sang s'est littéralement glacé lorsque j'ai entendu un employé de la boîte où je bosse actuellement dire à Unetelle : "Ha et puis sinon, j'ai appelé une société de dératisation parce qu'il y a des souris à la cave." Après une brève réflexion où j'ai oscillé entre une forme de fatalisme, l'angoisse de devoir affronter des humains en me montrant solidaire des animaux (et quels animaux ! des souris !) et la colère, j'ai décidé que je n'avais rien à perdre alors que les souris allaient perdre la seule chose qu'elles possèdent : leur vie. Bref, je devais réagir, mais comment ? Parce que les souris, ce n'est pas de leur faute si elles mangent la nourriture réservé aux humains ; elles ne méritent pas la peine de mort parce qu'elles se nourrissent !
J'ai pensé que la seule riposte possible passait par des nasses, ces sortes de pièges qui chopent les souris vivantes. Après quoi, je pourrais les relâcher ailleurs.
J'ai tout d'abord pris quelques minutes du précieux temps de la directrice (ce n'est même pas ironique, son temps est vraiment précieux) pour obtenir son accord de principe, ce qui a été d'autant plus facile qu'elle est végé pour les animaux - elle se sent donc bien plus concernée par le sort des animaux que l'immense majorité de la populace. La seule demande a été que je gère les nasses, ce qui était de toutes façons évident. Puis j'ai amorcé une discussion avec le collègue qui avait appelé la société de massacre, mais là c'était pas gagné - et pourtant, lui aussi se sent assez concerné par les animaux, puisqu'il refuse de manger la chair des animaux terrestres (mais ceux qui vivent dans l'eau, hélas... ). Un presque-végtarien, donc. Je dirais qu'il s'est montré poliment intéressé par mon histoire de nasse - après tout, pourquoi pas - mais il n'y a pas eu moyen de lui faire décommander la fameuse dératisation qui, de toutes façons, "était sans doute déjà en route", et puis combien de temps ça allait prendre pour les attraper toutes avec des nasses, on ne pouvait pas attendre - alors que ça fait longtemps qu'il y a des souris, sans doute, mais maintenant que la tuerie allait commencer il fallait faire vite - et autres faux arguments. La vérité, c'est que c'est juste risible de vouloir sauver des souris. Après tout, il n'y a pas mort d'homme.
Plus tard, son ton est d'ailleurs devenu plus moqueur quand il a brièvement rapporté l'histoire à une tierce collègue, laquelle n'a bien sûr juste rien compris à mes intentions : "Tu veux pas tuer les souris, c'est à cause de la pollution ?" J'imagine qu'elle pensait à la pollution liée à la fabrication du poison, j'en sais rien, j'étais sur les nerfs (j'aurais pas dû, sans doute... ) et j'ai un peu sèchement répondu : "Non, c'est pour ne pas tuer des souris." Ne pas vouloir tuer des souris uniquement pour ne pas les tuer ? En voilà une idée bizarre...
trappe de base.jpgBref, le soir même je suis allée dans un magasin de bricolage et, au rayon jardinerie, j'ai acheté trois trappes de bases, (voir à gauche) pas d'autre choix. Une fois chez moi, avec mon compagnon, nous nous sommes aperçus à quel point leur fermeture était violente, et en plus la queue des souris risquait d'être pincée-coincée super fort. Bref, pas top du tout. On a écarté celle des trois qui semblait encore plus susceptible de leur coincer la queue, et le lendemain j'ai installé les deux autres à la cave. Plus tard, dans la semaine, je suis allée dans une autre grande surface (jardinerie) mais j'ai trouvé les mêmes trappes.

trip trap.jpg117.jpgNous avons alors passé un long moment à chercher sur Internet, et finalement on a trouvé et commandé un truc qui est super : les trip-trap (image de gauche). On a commandé aussi des nasses rondes (image de droite), mais elles ne valent rien : les souris sont parties avec la bouffe (mais au moins, pendant ce temps, elles mangent pas le poison). Le temps que la commande arrive, une souris s'est fait prendre dans un des premier piège posé, et je l'ai trouvé complètement flippée. Encore heureux qu'étant donné la violence avec laquelle la porte métallique se referme, elle n'ait pas fait une crise cardiaque (remarque sérieuse). Puis on a reçu les trip-trap, et ça c'est vraiment un truc fameux. La souris entre, va chercher la nourriture au fond, en passant elle est obligée d'appuyer sur un levier en plastique et la porte se referme sans bruit derrière elle - ni violent ni brutal, leur petite queue ne peut pas rester coincée, il y a des aérations, bref, tip top. Bien sûr, reste le stress de la prise au piège, mais c'est ça ou le poison... En une quinzaine de jours, cinq souris (dont trois souriceaux) se sont fait prendre au trip-trap. J'ai bien sûr enlevé les autres trappes métalliques - où en plus, elles arrivaient à partir avec la nourriture.
Je prends parfois le temps de montrer rapidement les souris à mes collègues, et surtout à celui qui a commandé la dératisation, parce que tout le monde les trouve a-do-ra-bles (de vraies petites boules de velours gris) et j'espère, vainement sans doute, les faire un peu réfléchir et culpabiliser.
Quant aux souris, je les libère dans un très grand parc, à un endroit abrité où elles ont des centaines de caches possibles, et où des gens viennent nourrir les écureuils - il y a donc des graines. Je mets aussi de la nourriture à chaque libération. C'est pas top comme solution, mais je pense qu'au moins je leur donne leur chance et que c'est bien mieux que la mort par empoisonnement - et donc par hémorragie interne, différée s'il vous plaît. En cherchant un endroit propice pour les relâcher, je me suis aussi aperçue à quel point le monde est hostile aux souris. Une planète si grande, des souris si petites, et si peu d'espace pour elles. Dommage que le fameux temple indien Deshnok, où les rats sont vénérés, ne soit pas à côté de chez moi...
J'espère donc en attraper le plus possible. Malheureusement, je suis obligée de fermer les trip-trap pendant le week-end, car les souris risqueraient d'y mourir de soif, peut-être de panique ou d'épuisement. Les jours où je travaille, je les visite au moins deux fois par jour.
Toutes ces recherches pour trouver les trip-trap m'ont amené à prendre mesure de la quantité de moyens inventés pour tuer les rongeurs, que ce soient des souris, rats, surmulots, loirs ou lérots (d'ailleurs, les lérots font partie d'une espèce protégée et il est interdit de les tuer, mais on trouve en libre accès des poisons et des pièges à lérots). Pour tuer les animaux, on a le choix entre les colles (empoisonnées ou non, le résultat ne doit pas être joli à voir), les tapettes, les granules, les poudres, les pièges électriques, etc. Sur les paquets, les rongeurs sont parfois dessinés avec les yeux rouges, toujours sous un jour peu avantageux. Et je me souviens aussi du jour où j'ai vu dans un joli bac en pierres d'une fontaine d'un très joli village de montagne une nasse plongée sous l'eau, et dans la nasse une souris noyée flottant entre deux eaux glacées. Une autre fois, enfant, je suis tombée nez à nez avec une souris encore vivante mais coincée par le flan dans une tapette. Elle avait réussi à traîner lle piège sur une petite distance. C'était une vision tellement horrible que je m'en souviens parfaitement ; j'ai hurlé, pleuré, ma mère a accouru ,puis libéré la souris et mise dans une petite boîte avec du coton et de l'eau, tout en me laissant peu d'espoir quant à ses chances de survie. La souris est morte dans la journée et depuis je voue une haine sans borne aux pièges de toutes sortes - et  depuis, je détruis aussi systématiquement toutes les tapettes que je croise.
Cette histoire doit sans doute en faire rire plus d'un. Ce n'est pourtant pas drôle.
souris.jpgTout ceci me ramène à un extrait du livre remarquable de Patterson, Un éternel Tréblinka, et à l'extrait de la nouvelle The Letter Writer de Isaac Bashevis Singer. Le personnage de cette nouvelle, un éditeur nommé Herman, vit dans la solitude et le monde des livres. Mais chaque jour, il donne à manger et à boire à une souris qui vit avec lui dans son petit appartement. Progressivement, la souris s'habitue à l'homme, et finit par ne plus avoir peur de lui. Un soir, en admirant le petit animal, Herman songe : "fille d'une souris, petite-fille d'une souris, produit de millions, de milliards de souris qui ont vécu, souffert, qui se sont reproduites et qui maintenant sont parties pour toujours [...]. Elle fait autant partie de la création divine que les planètes, les étoiles et les lointaines galaxies." (p. 255) Puis Herman tombe gravement malade, et il ne peut plus s'occuper de la souris. Lorsqu'il guérit, il la croit morte et lui rend un dernier hommage, une dernière réflexion : "Tous ces érudits, tous ces philosophes, les dirigeants de la planète, que savent-ils de quelqu'un comme toi ? Ils se sont persuadé que l'homme, espèce pécheresse entre toutes, domine la création. Toutes les autres créatures n'auraient été créées que pour lui procurer de la nourriture, des fourrures, pour être martyrisées, exterminées. Pour ces créatures, tous les humains sont des nazis ; pour les animaux, c'est un éternel Tréblinka." (p. 256).
Sans commentaire.