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26 janvier 2010

Herodote

Il y a quelques semaines, j'ai eu la chance de profiter d'un bon plan : un agriculteur qui avait récolté trop de patates (par rapport à quelque sombre quota) ayant pris la bonne initiative de les reverser en tas dans son champ et de permettre aux quidams de venir s'approvisionner gratos, j'ai fait mon stock de patates pour plusieurs mois. Je suis sure que  bien plus de cent personnes ont eu l'opportunité de venir remplir des cagettes de délicieuses patates, et pour autant les tas - plusieurs tonnes de patates - ne diminuaient pas. Suite à cette petite aventure, j'ai discuté avec un ami  (que je salue ici :-) du gaspillage alimentaire effectué en France : régulièrement, les médias informent que tant de tonnes de choux-fleurs, de tomates ou de pêches sont incinérées ou reversées dans les champs, voire ô miracle distribuées gratos - pour respecter les quotas européens. Je me souviens d'une journée de vendange passée à couper une grappe sur deux et à la laisser tomber par terre - quotas obligent, encore une fois : interdiction formelle de produire plus que x tonnes de vin, et attention un inspecteur passait en fin de journée vérifier à vue d'oeil qu'il y avait bien des tonnes de raisin jetées au sol. Pour en savoir ludiquement un petit peu plus sur ce sujet, il y a le film Les glaneurs et la glaneuse d'Agnès Varda, ou encore Notre pain quotidien, qui montre, entre autres, qu'avec le pain incinéré à Vienne en Autriche il serait possible d'alimenter quotidiennement la seconde ville de ce pays. Lors ce cette discussion, nous nous sommes alors demandés s'il en était de même avec la viande : quid des quotas, de la destruction de stocks de viande? Sans jamais avoir rien lu ou entendu sur le sujet, on pensait qu'il n'y avait aucune raison pour que ce soit différent...
Et en effet, aujourd'hui j'ai trouvé quelques données :

« Une destruction massive de viande comestible

En 2000, rien qu’en France, 55 000 tonnes de carcasses de bovins ont été sorties des congélateurs pour être incinérées dans le but de dégager les marchés encombrés et de faire remonter les cours. Les autorités européennes avaient estimé que c’était la méthode la moins coûteuse pour faire disparaître cet excédent. Après dénaturation pour décourager les fraudeurs, ces viandes ont été transformées en farines qui, elles-mêmes, après un stockage onéreux, ont été détruites. » (p39)

« Les jeunes veaux euthanasiés.

En 1996, l’Union européenne connaissait un nouvel excédent de viande bovine après tant d’autres. Faute de l’avoir prévu et d’avoir recherché à temps des débouchés, les eurocrates prirent une mesure d’abattage et d’incinération, dès la naissance, des veaux mâles nés dans les élevages laitiers moyennant une prime de 122 euros à l’éleveur, ce qui, à terme, avait évidemment une incidence sur le volume de viande produit. En France, en trois ans, 600 000 veaux furent ainsi euthanasiés au titre du programme Hérode ainsi identifié par la Commission européenne. » (p. 41)

foetus-veau.jpg

Ces passages sont issus du livre de F. Guillaume, Vaincre la faim. Pour en finir avec l'inacceptable... Eyrolles, 2009.
Le gaspillage de viande existe donc bel et bien, et pas dans une demie mesure : 600 000 veaux tués à la naissance, et combien de  dizaines de milliers de vaches tuées pour faire 55 000 tonnes? Tous ces meurtres complètement vains, toutes ces vies jetées à la poubelle. Un truc rigolo : les veaux tués pour leur viande sont "abattus", alors que ces veaux tués par respect des quotas ont été "euthanasiés". Pourtant, on imagine assez mal des vétérinaires passant de ferme en ferme pour euthanasier par piqûre les veaux, avec le moins de douleur et de stress possible. J'ignore vraiment pourquoi, mais jaurais presque tendance à penser plutôt à des "euthanasies" par des sortes d'étouffement ou à coups de pelle...
Je n'ai pas lu le bouquin par ailleurs (je l'ai découvert aujourd'hui), mais la suite du chapitre sur les veaux euthanasiés donne ça :

« Politiquement, cette mesure n’a pas été reconduite. De l’aveu même de la Commission européenne, ce n’est pas pour une raison éthique mais sous la pression des associations de défense du bien-être animal, ce qui donne une piètre opinion des priorités et mobiles de Bruxelles. » (p 41)

L'auteur nie tellement grossièrement toute dimension éthique à la lutte pour les animaux que ça montre surtout à quel point ceux-ci sont dramatiquement inexistants pour lui, de simples choses, des biens de consommation. Léthique, ça s'arrête aux frontières étroites et anthropocentriques de notre humanité, c'est ça? Ce pauvre homme devrait s'informer et réfléchir un peu avant d'écrire, ça lui éviterait d'avancer de telles inepties, pour ne pas dire insanités, et encore je reste polie.
Je n'ai même pas recopié ici les quelques pénibles lignes de ce passage où il commente le choix d'avoir appelé ce programme de meurtre massif "Hérode"* -, qualifiant ce parallèle historique de "péché contre l'esprit". Question : pourquoi n'a-t-il pas mis un "E" majuscule à "esprit"? Autre question : c'est quoi, un péché?
Bizarrement, je ne suis en fait pas hyper enthousiaste pour lire le bouquin...
Un "péché contre l'esprit"...
Hahaha.
Le meurtre de 600 000 animaux dès leur naissance ne vaut donc-t-il absolument rien?
Combien de millions d'animaux, de milliards d'animaux devront encore périr assassiner pour que s'éveillent les consciences?
Ceci dit, ces 600 000 veaux mâles ont sans doute échappé à une vie de souffrance : douleur émotionnelle et physique de la séparation d'aveur leur mère, engraissement en stabulation dans l'obscurité sans bouger, stress du transport en enfin abattage - l'autre facette de la production de lait.

*Pour rappel, c'est Hérode qui a ordonné le meurtre de tous les enfants mâles de moins de deux ans dans la région de Béthléem, peu après la naissance de Jésus, en vue d'éliminer Jésus. Il semblerait qu'environ 2 000 bébés humains aient ainsi été tués.

21 novembre 2009

Mystère et boule de gomme

Quand j'étais au Portugal, cet été, je passais presque tous les jours devant une sorte de pâtisserie-traiteur. Cette boutique disposait d'une petite terrasse, où les gens pouvaient boire un café en mangeant quelque viennoiserie, et il y avait aussi un écran télé (plat et HD) où le même film passait en boucle, du matin jusqu'au soir, jour après jour.

Ça commençait par l'histoire de jolis petits cochons noirs (les cochons portugais sont traditionnellement noirs) qui vivaient en pleins champs. On les voyait donc s'ébattre sous des étendues boisées de beaux chênes, dans la brume matinale, de belles images paisibles. Une carte nous montrait où vivaient ces cochons heureux.
Et puis ça enchaînait avec des carcasses de cochons suspendues par les pattes arrières, toutes propres, roses et déjà vidées. Comme ça, paf, d'un coup on passait du cochon trottinant dans son pré au même cochon mort, sans entrailles, prêt à être découpé en morceaux. Total mystère entre les deux prises de vues.
Comment une telle transformation était-elle possible? Confusément, les gens un peu avertis devaient bien percevoir qu'il manquait quelque chose, là, on passe pas comme ça d'un animal vivant à un cadavre écorché. Ce quelque chose, réfléchissons, l'abattoir peut-être? abattoir cochon.jpg

Rendue totalement invisible, cette séquence manquante entre deux prises de vues tranquillement posées (l'une sur du vivant, la seconde sur du mort), était sans doute elle aussi tranquille. Les cris, la peur, le sang, ça fait désordre: tout ce cauchemar est tellement plus simple à esquiver, et inconsciemment on mettra à la place du savoir-faire, de la propreté, éventuellement quelque bruissement discret. Mais la plupart des gens ne mettaient sans doute simplement rien du tout - on ne va pas commencer à réfléchir sur la mise à mort des bêtes.
Le film continuait alors par le savant dépeçage d'une cuisse de cochon, geste après geste un homme expert maniant un grand couteau bien tranchant ôtait le gras jusqu'aux muscles. Ensuite, les cuisses roses étaient soigneusement empilées dans un énorme hangar plein de gigantesques tas de cuisses, que des costauds recouvraient largement de gros sel, à la pelle - geste encore souligné par un beau ralenti. Du sel plein les cadavres. Un hangar plein de bouts de cadavres. Indifférence totale des consommateurs, tandis que je m'interrogeais: combien de milliers de cochons pour obtenir une telle quantité? Écœurement, sentiment d'impuissance et non pas d'indifférence (nuance). D'un geste lent et sûr, un employé ferme la porte du hangar, plongeant dans le noir téléspectateur et milliers de cuisses salées. Et à chaque fois dans mon esprit se superposaient les images de monceaux de cheveux, de lunettes, de vêtements, mis de côtés par les nazis dans les camps de la mort.
jambon_d_auvergne_140.jpgPuis un petite phrase, j'ai un peu oublié mais c'était quelque chose comme : "Tout vient à point à qui sait attendre." Le hangar s'ouvre à nouveau et, magique alchimie, les bouts de cadavres qui devraient être puants, verdâtres et grouillants de vers, sont mangeables par l'humain! Et, encore plus miraculeux, voilà que des humains qui se pensent civilisés salivent devant des morceaux de cadavres, des parties de corps arrachées où sont encore visibles os, peau, tendons, etc.
On pourrait appeler cete petite vidéo de propagande spéciste : "La mystérieuse transformation des cochons"...
Et un autre point fort de ce film est de largement contribuer à entretenir le mythe des animaux d'élevage libres, alors que c'est juste un nombre totalement insignifiant de cochons qui ne souffre pas le martyr en élevage industriel.

o ciclo do leite.jpgPeu de temps après, je trouvais une autre merveille de la propagande spéciste : un livre pour enfants sur le cicle du lait (Ciclo do leite). Celui-ci, on pourrait le renommer : "La mystérieuse disparition des veaux". Parce que dans ce petit livre, aucune allusion aux veaux, juste de braves vavaches ravies de donner leur lait aux humains, sans doute qu'elles en ont trop, comme ça!
Pas d'insémination forcée, par de veaux arrachés à leur mère quelques heures après leur naissance, pas de vaches complètement affolées et angoissées par la disparition de leur bébé, pas de vaches traitées comme de simples pompes à lait et abattues dès que leur production baisse. Non, dans ce merveilleux conte pour enfants, il n'y a que de belles vaches souriantes contentes, des petits enfants émerveillés et quelques adultes bienveillants. C'est si simple.
On va quand même pas commencer à leur expliquer le vrai cycle du lait: il y a toutes les chances qu'ensuite les enfants ne voudraient plus en boire. Parce que la vie d'une vache laitière, c'est pas joli joli.
lait vache.jpg

22 février 2006

Rencontre avec un veau

medium_pain.3.jpgÇa fait un moment que je voulais raconter cette histoire. C'était l'an dernier, pendant ma formation agricole (ben oui, j'ai fait une formation agricole d'un an, en maraîchage option bio). Nous visitions une ferme, ha c'était pas mal du tout ! Vraiment pas inintéressant ! Déjà, le site : magnifique, au cœur des Alpes, entouré de hautes montagnes, sommets eneignés, claire lumière et air pur. Calme. Espace. Des néoruraux tenaient la ferme - vous savez, ces gens qui avant vivaient banalement à la ville, et puis un jour paf ! ont tout lâché pour s'installer dans des coins paumés. Ils étaient une dizaine je crois, peut-être un peu moins. Très travailleurs, très courageux. Leur principale production était la vente de pain. Ils en préparaient une seule sorte : du pain demi-complet d'un kg, et en livraient (si je me souviens bien) une centaine par jour. J'ai passé un long moment à les regarder sortir les pains des panetons où ils avaient gonflés, les retourner d'un coup sec et les inciser rapidement avant de les enfourner. La sortie du four était tout aussi passionnante. J'ai même fait trois petits films sur leurs pains ! Je me sentais bien, je serais bien restée encore.
...
medium_veau.jpgPuis nous avons visité les autres bâtiments de la ferme. Je savais qu'ils élevaient aussi des vaches et faisaient des fromages. En fait, je pense maintenant que ça doit marcher aussi bien que le pain. Les vaches étaient au pré avec leur berger (tiens, ça existe donc encore les vaches laitières pas enfermées dans leur stabulation toute l'année ?) mais nous avons quand même visité l'étable. Une étable comme les autres… Mais, dans un box à part, deux veaux. On nous explique : "L'un est un veau un peu malade qu'on garde ici pour quelques jours, l'autre a une patte cassée". En effet, un des deux veaux se tenait appuyé sur ses coudes antérieurs, incapable de se lever. Il s'était brisé la patte avant en pâture, mais le berger s'en était aperçu trop tard et n'avait pas su apporter les soins appropriés (sans commentaire). Finalement, le veau s'était simplement retrouvé en box. On attendait de voir la tournure que prenait la fracture, et ça faisait déjà un mois que ça durait. Je ne me souviens plus quelle question j'ai alors posée, mais je me rappelle tout-à-fait la réponse : "On aimerait bien qu'il guérisse parce que c'est une femelle. Elle a beaucoup maigri, alors si maintenant on doit la vendre à l'abattoir, on ne va pas en tirer quand chose. Si ça avait été un mâle, on l'aurait fait abattre tout de suite. Là on a pris un risque, on aimerait que ça aille."
...
medium_deuxcochons.jpg La visite continue. Nous tombons sur les cochons. Une dizaine de cochons apeurés glissent sur des caillebotis mouillés pour accéder à leur mangeoire. Le spectable est lamentable mais l'excitation règne dans mon équipe. Comme souvent, observer des animaux interpelle notre côté humano-singesque et beaucoup n'y résistent pas : ils se mettent à grogner à qui mieux-mieux. En fait, les cochons peuvent sortir ; ce sont sans doute des "cochons-plein-air-bios" : ils peuvent se promener sur une sorte de petit terrain complètement boueux, sans un brin de verdure, ni d'ombre, et entouré de fil électrifié. Curieux, quelques-uns nous regardent, nous hument, mais n'osent pas s'approcher. Je m'attarde à les regarder tandis que le groupe s'éloigne. Je prends des photos, je les filme. J'enrage. Mes collègues voient ces cochons, il faudrait être aveugle pour ne pas sentir leur sensibilité, leur curiosité (non, je ne projette pas !), et aucun ne remettra en question le fait de les manger… Les cochons sont laids, les cochons sont roses, les cochons sont gras et tout est bon dans le cochon ! Les cochons sont jolis, les cochons sont curieux, les cochons sont sensibles et rien ne justifie le fait de les tuer. Ma tête s'est mise à tourner, d'un revers de main j'essuyais mes larmes tandis qu'une copine m'appelait. Troublée par mon air, elle voulu me réconforter : "Mais tu sais, ils ne sont pas si malheureux, ils peuvent sortir !"
...
medium_veaubis.jpg La visite a continué sans moi. Le cœur n'y était plus. De toutes façons, ils visitaient la fromagerie ; comme d'habitude ils ont dépensé plein d'argent pour acheter du bon-fromage-fermier, et du saucisson, bio bien sûr. Du pain aussi. Je n'ai rien acheté. Je ne voulais pas leur donner d'argent. Je suis retournée un long moment auprès des veaux. Ils étaient dans la pénombre et dans le silence. Jour après jour dans la pénombre et le silence. Je me suis sentie mieux, heureuse de leur compagnie, mais si triste. Eux aussi iront à l'abattoir. Celui qui avait la patte cassée essayait parfois de se lever. Il avançait à genoux jusqu'à l'abreuvoir. Encore des photos, encore des films. Ils avaient de beaux yeux. Je leur tendais la main, curieux ils tendaient le cou pour renifler, craintifs ils se rétractaient d'un coup en soufflant. Puis encore le silence et toujours la pénombre. Le silence des animaux est très beau. J'ai dû rejoindre mes collègues braillards. Je n'ai pas eu le courage de retourner auprès des cochons.
Parfois je regarde le petit film que j'ai fait sur les veaux. Je suis à chaque fois très émue.
Parfois je me demande s'il s'en est sorti. Si sa patte a guéri, s'il a goûté de nouveau à l'herbe fraîche et au soleil.
Je connais une femme qui travaille dans cette ferme, je pourrais lui demander des nouvelles. Je ne sais pas bien pourquoi, je n'en n'ai jamais eu le courage…
Parfois je ferme les yeux et je rêve que je sauve ces animaux, au moins ce veau à la patte cassée, qui avait déjà tant souffert, je l'emenerai avec moi, quelque part où il aurait une vie paisible et sûre - loin des gens qui spéculent sur son corps…